Les soubresauts

Boussole et sextant

Les animaux domestiques me rendent parfois triste, simplement parce qu’ils sont là, avec nous, sans trop savoir pourquoi, et qu’ils mourront près de nous en nous ayant aimés comme les derniers survivants de la Terre.

La lente tristesse comme une ombre avance sur la pelouse des bungalows où les chiens pissent. Pour la première fois aujourd’hui j’ai pensé que la question du sens de la vie pourrait sembler impertinente à nos enfants.

J’apprends à raisonner par étapes, car plus c’est plate, moins tu dérapes :

  1. Il est fréquent de maîtriser le français et d’écrire un tas de niaiseries sans intérêt.
  2. Les idées importantes et l’urgence de les dire ne connaissent pas nécessairement les règles d’orthographe.
  3. La rectitude orthographico-syntaxique est une façon comme une autre d’être péteux.

Zzzzboïng ! Tadam !

Il y a un réservoir infini de sagesse dans le vieil adage qui dit qu’il faut savoir choisir ses combats. Quand quelqu’un se pète les bretelles parce qu’il a trouvé des fautes dans un texte d’opinion, il devrait penser aux révolutionnaires qui apprennent à écrire dans la savane avec un couteau et de l’écorce. Je connais une femme qui milite activement pour les droits des animaux et qui est pour la peine de mort. Je suis certain que si un homme était condamné à griller sur la chaise électrique, elle ferait circuler une pétition pour sauver son pauvre chien orphelin.

Heureusement, on constate ces dernières années une nette amélioration. On initie très tôt nos enfants aux abysses de l’éthique et on peut aujourd’hui affirmer sans se tromper qu’il y a, quelque part dans une école primaire du Québec, un jeune Socrate, hideux mais fier et vaillant, qui n’attend seulement qu’une barbe lui pousse pour convaincre les sans coeurs avec sa maïeutique 2.0.

Aussi, quelque chose qui m’écrase comme si l’air se raréfiait, c’est de savoir ce qu’il en est avec la fonte des glaces, les courants marins, les plaques tectoniques, les menaces nucléaires. Il y a tant de dangers que je ne sais pas où commencer. Dois-je m’acheter un gilet pare-balles, des antibiotiques, une boussole et un sextant ? Si je visionne un clip sur Youtube pour apprendre à utiliser adéquatement un sextant, le temps venu, vais-je m’en souvenir ? Pour combien de temps ? Combien de cannibales puis-je tuer avec mon sextant ? Combien de saucisses de viande humaine aurai-je quand je troquerai ma boussole ?

Et tant d’autres questions que je garde pour moi.

 

toupie

Ici c’est l’automne de la vie, l’hiver nucléaire, le printemps des idées bonnes et connes, l’été des plumés. Il fait chaud, il fait froid, le soleil a une hémorragie bénigne dont il ne se remet pas, le vent grave sur mes tympans une publicité sans intérêt pour un suicide sans douleur. À force de quémander des explications, à force de demander qu’on rende des comptes, on finit bêtement par s’en crisser, par précaution ou par instinct de préservation, juste pour ne pas développer un trouble obsessif compulsif plus grave que celui qui consiste à éviter les lignes du trottoir ou à compter les secondes lorsqu’on remplit son vers d’eau plate.

Ce que j’expérimente s’apparente à une surdose de réel, comme on dit surdose d’alcool ou surdose de médicaments. Sauf qu’ici, tout gober n’est pas une tentative d’en finir, mais une tentative de compréhension qui conférerait le minimum de décence nécessaire à une vie qui ne soit pas vécue dans la honte.

Hier j’ai retrouvé la vieille toupie en bois que mon père m’a offerte quand j’étais petit. Elle était dans la boîte en carton qui traîne près de mon lit depuis juillet, enfouie sous les médailles de soccer, les médailles de natation, les médailles de dictée de mon enfance de champion. La toupie est rouge, jaune et bleue, comme le drapeau de l’Albanie mais en pointes de tarte, et quand elle tourne assez vite la surface devient blanche, un petit instant. Je la fais tourner sur mon bureau, je regarde les couleurs se fondre, je la regarde s’affaisser. Je la fais tourner encore, encore, encore.

Je dis surdose, mais je suis toujours conscient alors aussi bien parler d’indigestion ou d’une sorte d’ivresse dont on ne sait trop si elle est grisante ou non. C’est une forme de vertige, mais un vertige auquel on se serait habitué, peut-être parce que la chute est incessante, peut-être parce qu’elle n’est jamais arrivée.

L’habitude est un problème. Est-ce juste de dire qu’on s’habitue à tout ? Et comment fait-on pour se déshabituer ?

C’est d’une mutinerie contre notre propre passivité dont nous avons besoin.

L’écorchement à vif des cordes de notre sensibilité.

Le cœur dans la gravelle comme les genoux de l’enfance.

Du mercure au chrome sur la gueule des trous de cul qui jouent aux dés avec les dents des pauvres gens.

Ma maison est en carton, ma maison est en bois, ma maison est en brique, ma maison est vide, sous vide, dédiée à l’entretien et à la domestication du vide.

citation III + l’homme et l’oeuvre

Je tombe sur ce passage, et je ne peux m’empêcher de penser à Bolaño gravement malade qui abandonne soudainement le fil de la narration pour nous livrer une pensée très personnelle, au coeur de son roman. Il y a dans ce passage une forme d’autodérision cruelle et triste qui ne peut être repérée qu’en tenant compte du contexte biographique, il me semble. Mais c’est peut-être une lubie de lecteur.

Les gens en bonne santé fuient le contact avec les gens malades. Cette règle est applicable pratiquement à tout le monde. Hans Reiter était une exception. Il ne craignait ni les gens en bonne santé, ni ceux qui étaient malades. Il ne s’ennuyait jamais. Il était serviable et tenait en haute estime la notion si vague, si malléable, si dénaturée d’amitié. Les gens malades, au demeurant, sont toujours plus intéressants que les gens en bonne santé. Les paroles des gens malades, même de ceux qui sont seulement capable de balbutier, sont toujours plus importantes que les paroles des gens en bonne santé. Au demeurant, toute personne en bonne santé est une future personne malade. La notion du temps, ah, la notion du temps des gens malades, quel trésor caché au fond d’une grotte dans le désert. Les gens malades, au demeurant, mordent vraiment, alors que les gens en bonne santé font semblant de mordre, ne font que mâchouiller de l’air. Au demeurant, au demeurant, au demeurant.

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