J’aime débuter la journée en buvant un café dans une place bondée. Je ne connais pas les gens autour de moi, mais je prends tout de même plaisir à ce type de rencontre. Il faut savoir prendre le plaisir quand il passe. Sans doute, aussi, apprendre à le laisser filer. Ne pas se débattre. Continuer. À Naples, il y a une aura sacrée autour de l’espresso. Dès que l’on s’enfonce un peu dans la ville afin de s’éloigner de son pourtour pour touriste, on remarque d’innombrables petits cafés où les gens de la place discutent entre eux. Avec leur langage chantant, leurs mimiques, leurs rires. Leur quotidien, que je partage un moment.
L’homme qui sert le café est vêtu d’un habit prestigieux. Sa machine est gigantesque, impeccable, chromée. Elle est trop cool, j’en voudrais une pareille. Les petites tasses baignent dans l’eau chaude afin que leur température soit parfaite lorsqu’elle accueille le précieux breuvage. L’homme à café les manie en les lançant d’une main à l’autre, pour ne pas se brûler. On voit qu’il connaît son affaire. C’est un spécialiste. Il occupe une fonction sociale semblable à celle du barbier, de la coiffeuse, du chauffeur de taxi. Il parle avec les gens, il apprend à les connaître. Les habitués n’ont pas besoin de lui dire ce qu’ils veulent boire, il le sait, et leur sert dès leur arrivée. Ce n’est pas mon cas, et je dois balbutier avec mon italien comique…
- Un espresso doppio, per favore.
- Prego.
J’ai rapidement appris à commander un espresso double. Le court est ridiculement trop petit. Une cuillère à soupe, environ. Insuffisant pour mes besoins matinaux. Je suis totalement accro au café. Black Water, comme disait Frank Zappa. Il disait également ceci, que je trouve très drôle : « Tobacco is my favorite vegetable. » D’ailleurs, ce qui est assez sympathique de Naples, c’est que les gens ne prennent pas trop au sérieux la loi antitabac. Mes amis et moi sommes allés veiller quelques fois dans un petit bar où nous avons pu renouer avec cette ambiance boucanée qui n’existe plus chez nous. Je suis nostalgique de cette époque. Je suis plutôt d’accord avec le fait que certains bars interdisent la cigarette. Cependant, je crois que nous devrions pouvoir fumer dans les tavernes crasseuses. Ces endroits où l’on va boire une grosse bière avec un bon ami lorsque ça ne va pas. Un bar sombre, de la bière cheap, la complicité d’un ami n’ont à mes yeux strictement rien à voir avec la santé publique, avec l’hygiène. Si tu as envie de rester propre et en santé, ne viens pas au bar du coin, that’s it. Tu peux toujours aller au Dagobert ! Là-bas, ça sent la bouteille de parfum renversée et la sueur d’homme en chaleur. Chacun ses préférences.
Il faut bien que les épaves échouent quelque part, non ?
Mais je parlais des cafés à Naples. Je n’ai pas terminé de décrire le rituel. Lorsque l’homme à café te tend la tasse d’espresso, il te donne aussi un verre d’eau minérale. C’est pour se nettoyer la bouche, avant et après le café. C’est comme si notre bouche n’était jamais assez propre pour recevoir l’espresso. Il faut d’abord se purifier. L’eau minérale sort d’un robinet. Ça doit être fantastique d’avoir un robinet à eau minérale, chez soi ! J’en discutais avec Giovanni, le tenancier d’une auberge jeunesse où j’ai passé quelques nuits. Je lui ai demandé s’il avait déjà bu un café à l’américaine. Sa seule réponse fut une grimace. Je me doutais qu’il réagirait comme ça. Il m’a dit ensuite, « sais-tu comment on fait un café américain ici ? On boit l’espresso, puis un peu d’eau, et hop ! on sautille un peu pour que ça se mélange dans notre ventre. » On a bien rigolé.
Giovanni est un type exceptionnel. Normalement, quand tu arrives dans une auberge jeunesse, c’est voilà tes clés, ta chambre, et ciao ciao ! Pas avec Giovanni. À notre arrivée, il nous a donné un véritable cours d’histoire, durant environ une heure, à propos de la ville et de ses environs. Il est fier de sa ville et de sa culture. Il nous a dit à plusieurs reprises, et avec beaucoup de sérieux que Naples est une ville forte. En effet, il y a là-bas quelque chose qui vibre, quelque chose de très singulier que j’aurais du mal à décrire. C’est une ville beaucoup plus surprenante que Rome, à mon avis. Par là j’entends que le touriste ne s’y sent pas d’emblée chez soi. Ce qui est une bonne chose.
Giovanni nous a cuisiné des pâtes maison, un soir. Il prend soin de ses hôtes et on comprend rapidement qu’il n’est pas là pour faire de l’argent. Après le repas partagé dans la grande salle commune, il a sorti sa guitare. Il a d’abord interprété quelques classiques italiens, pour ensuite passer aux Beatles. Ils sont partout, ceux-là ! Giovanni était un peu déçu parce que les convives ne connaissaient pas la moitié des paroles. Lorsqu’il a constaté en débutant Yesterday que nous n’étions pas capables de l’accompagner, il a marqué une pose. Il a regardé mon voisin de droite en lui disant : tu es Anglais, toi, n’est-ce pas ? Oui, je suis Anglais. Bon, parfait, alors c’est toi qui vas chanter.
L’Anglais en question a pris la chose très au sérieux. Il s’est redressé sur le dossier de sa chaise, puis s’est recueilli un moment avant d’entamer la chanson. Tout le monde écoutait, en silence. Je crois que ce sont ces situations improvisées, parfaites précisément parce qu’elles sont improvisées qui donnent une grande partie de sa valeur à la vie.
Suddenly, I’m not half the man I used to be… There’s a shadow hanging over me….
Hier soir, j’ai écrit sur l’ardoise de la cuisine « Écrire chaque jour. » C’est la seule chose que j’ai écrite durant la journée.
Maintenant, je n’ai plus cette excuse.