Désert partagé

1 octobre 2009

J’ai l’impression de ne pas avoir cessé d’écrire, bien que ce blogue ressemble de plus en plus à un désert.

Appréciez-vous l’aridité de mon silence ?

Le désert, je ne le connais que par personne interposée. À Bordeaux, ma voisine algérienne m’avait confié que le lieu qu’elle préférait dans son pays était le désert, parce que c’était le seul endroit où elle pouvait être tranquille, à l’abri des débiles qui se font éclater dans les marchés publics. Elle m’avait dit ça alors qu’on partageait le bon thé vert à la menthe qu’elle avait préparé, un thé très sucré, et je me rappelle avoir pensé que c’était peut-être là son seul réconfort. Infuser le thé et le partager avec un ami pour lutter contre la lente infusion de la douleur, le sucrer sans mesure comme s’il s’agissait de masquer l’amertume du quotidien.

J’ai perdu des proches lors du dernier attentant, m’a-t-elle dit, et je ne peux pas assister à leurs funérailles. Mes parents veulent que je reste ici, parce que là-bas c’est trop dangereux, même lors des enterrements. Ici, me disait-elle, je suis en sécurité, mais je me sens lâche. Mes parents ont tout sacrifié pour que je puisse étudier en France, échapper à cette crise qui nous ronge et pourtant, je crois que je préférais vivre là-bas. Je voudrais vivre avec ma famille, même si cette vie se résume à partager leurs peines. Ici, je n’ai personne avec qui partager. Même toi, Simon, tu m’écoutes, mais ça ne veut presque rien dire.

Que pouvais-je lui dire en effet ? Que j’avais déjà lu des livres sur l’Algérie ? Que Yasmina Khadra est à mes yeux un grand auteur qui mène un combat important contre l’intolérance ? Je me sentais tellement idiot. C’est bête, mais, tandis que je réfléchissais à ma propre vie, tandis que je sondais les conditions dans lesquelles j’avais grandi afin d’y trouver mes épreuves, je me suis trouvé minable d’avoir tant de chance, de n’avoir connu ni la faim ni la peur, ni la mort fracassante, celle qui saisit les gens à la douzaine en plein jour. Je me suis senti coupable d’exister. Du moins de vivre la vie telle que je la connais, facile, luxuriante. L’antithèse de ses déserts à elle, le marché après une bombe, le Sahara en plein midi…

Je ne pouvais m’empêcher de me figurer la somme des existences humaines mises dans les plateaux d’une balance, où d’un côté les gens aisés comme vous et moi filaient le parfait bonheur, en équilibre parce que le poids des cadavres empilés dans l’autre plateau leur permettait de ne pas tomber. Et plus il y a de poids du côté des malheureux, plus on s’élève, la conscience légère, le regard gavé de l’illusion que ce qui nous appartient nous revient de droit.

C’est peut-être ça, notre désert, me disais-je. Il était tard désormais et elle était retournée dans sa chambre, c’est-à-dire à quelques mètres de moi, de l’autre côté d’une cloison mal isolée. Couché sur le dos, dans mon lit de camp, je n’arrivais pas à dormir et elle non plus, elle ne dormait pas, puisque je l’entendais pleurer. Et j’ai si peu de courage en moi que je n’ai même pas daigné lui apporter du réconfort, traverser de l’autre côté pour lui prêter mon épaule. Je l’écoutais en me disant que la prochaine fois que nous en parlerions, j’aurais des paroles d’espoir pour elle, des mots qui la feront sourire. Mais chaque fois que nous buvions le thé ensemble après cette journée-là, je sentais le poids d’un malaise qui s’était immiscé entre nous. Je n’arrivais à parler que de banalités et elle, de son côté, évitait soigneusement de parler de l’Algérie. Chacune des trivialités que nous partagions était empreinte d’une vague tristesse. C’est du moins le souvenir que j’en ai. Elle me demandait, avec son sourire timide, est-ce que ça va bien dans tes cours Simon ? Je lui répondais, toujours mal à l’aise, oui oui nous parlons de Montaigne, c’est bien intéressant, et je me disais intérieurement, mais voyons criss d’imbécile comment peux-tu lui parler de Montaigne tandis qu’à quelques centaines de kilomètres ses proches creusent des tombes ? Je t’apprends peut-être qu’il a inventé la forme de l’essai ? Comment, tu ne le savais pas ? Montaigne s’est retiré dans son château pour réfléchir sur la condition humaine tandis que ses domestiques crevaient de la peste dans la cour arrière, tandis que ses gentils domestiques avaient la courtoisie de s’enterrer eux-mêmes pour ne pas contaminer les gens importants, ceux qui écrivent des sentences philosophiques sur les poutres en bois de la tour dans laquelle ils pensent le monde, à l’abri du monde.

-  Pourquoi suis-je resté de l’autre côté du mur ?

-  Quoi, qu’est-ce que tu dis Simon ?

- L’autre soir, quand tu es retournée dans ta chambre, je n’arrivais pas à dormir et je t’ai entendu pleurer. Pourquoi suis-je si faible que je n’arrive même pas à te venir en aide, toi qui es si petite, si frêle, sans défense, et pourtant si douce avec moi ? N’est-ce pas mon devoir d’être fort, de saisir ta douleur, de la rompre et de la partager avec toi ?

- Ça va, Simon… Je ne voulais pas te traumatiser avec mes histoires. Tu dois oublier tout ça, de toute façon, tu n’y peux rien.

Elle se sentait coupable de s’être confiée à moi ! Elle se sentait mal de m’avoir révélé la vérité ! Comme si mon petit malaise d’intellectuel troublé d’apprendre que tout n’est pas lisse comme les pages d’un livre était plus important que sa souffrance à elle, bien réelle.

Aujourd’hui en réfléchissant à tout ça, je me dis que j’aimerais sincèrement la revoir. Pourtant, à mon départ de Bordeaux, je n’ai rien fait pour garder contact avec elle. Est-ce un hasard si je n’ai pas pris ses coordonnées ? Je ne crois pas. Je pense que j’ai tout fait pour l’oublier, et par la suite pour oublier que j’avais tout fait pour ne plus y penser.

Mais je n’oublie pas.


L’importance

10 septembre 2009

Ces temps-ci, l’air est bon et je suis motivé comme jamais à faire du jogging. J’enfile une camisole noire qui me donne un air de gars habitué, même si en réalité j’en suis à mes premières expériences. Aussi, je ne me permets pas encore le bandeau, qui m’apparaît être un accessoire de champion… La plupart d’entre nous avons l’air si insignifiants avec un bandeau ! Je crois qu’il ne sied qu’à de rares et nobles élus. En fait, ils ont l’air tout aussi débiles que nous, mais d’un débile naturel qui fait en sorte qu’on l’accepte sans sursauter. Bon… J’ai remarqué également que plusieurs personnes avaient tendances à laisser balloter leurs mains mollement de chaque côté de leur torse lorsqu’ils courent. Si j’ai bien compris, c’est une technique de joggeur expérimenté. Il semble que cette technique permette de concentrer l’énergie dans le mouvement des jambes, les bras devenant deux appendices amorphes dans lesquels le sang, momentanément, ne circule plus. Concrètement, ça ressemble à de petits bras risibles de tyrannosaure, mais en fait, c’est le summum de la capacité d’adaptation de notre espèce. Bravo l’humanité ! D’ailleurs, lorsque je cours très longtemps, j’ai une vague impression de grandiose. Je crois que c’est une tare cervicale que beaucoup de gens partagent avec moi. Celle-ci résulte en une croyance délirante en l’importance des actions qui sont accomplies par la personne atteinte ainsi que par les gens de son milieu et, plus globalement, par l’humanité entière. Je cours, je fais un effort grandiose et ma sueur, je ne la répands pas en vain, mais pour la gloire de mes pairs ! Je suis capable de dépense et de sacrifice ! Ce que nous faisons est important, voilà ce que notre cerveau sécrète en secret. En réalité, je crois que peu d’actions sont importantes dans la mesure où nos moindres gestes peuvent être ravalés en un coup de gueule du sort. La vie n’est pas cruelle, elle est dépensière ! Il faut se rentrer dans la caboche que la vie n’est pas cruelle, qu’elle n’appelle non pas notre indignation, mais notre admiration devant l’énergie qu’elle déploie pour se perpétrer.

Ça me fait penser à Michael Brecker et à mon professeur d’éducation physique du CEGEP. Deux grands dépensiers qui ne se souciaient pas de leur petite monnaie. Les deux sont morts dans la passion, comme seuls les grands savent le faire. Le professeur d’éducation physique était non seulement un homme en grande santé, il était également passé maître dans l’art oratoire, notamment dans les grands discours apologétiques. Comme il savait illustrer la gloire du corps par de grandes tirades, elles-mêmes soutenues par ses muscles tendus ! Il ressemblait vaguement à Monsieur Net et ne cessait de nous répéter l’importance de garder la forme.

- Regardez-moi ! Je suis dans la cinquantaine et j’ai gardé la santé et la force de mes jeunes années ! Je vais vivre vieux et en santé ! Il n’y a rien de plus important que la santé, vous allez vous en rendre compte un jour, croyez-moi.

C’est à peine s’il ne sortait pas le repentez-vous, car vous avez péché ! En y repensant, je ne sais plus si ses discours étaient risibles ou admirables. Mais le risible aussi est admirable ! Une chose est certaine, c’est qu’un matin, ce n’est pas lui qui nous attendait au gymnase, mais un jeune remplaçant.

- Je vais remplacer Monsieur Net jusqu’à la fin de l’année. Il a fait un ACV cette semaine… il est plongé dans un coma profond depuis ce temps-là… Il ne risque pas de revenir.

Voilà l’ironie dont la vie est capable !

Michael Brecker, dont j’écoute la musique en me remémorant ces événements de ma jeunesse, est lui aussi mort d’une manière tragique, il y a deux ans, d’un cancer de la moelle.  Au sommet de son art, il avait enregistré plusieurs albums mémorables lors des dernières années, et il devait maintenant tout arrêter. Avant de mourir, il a fait un dernier album, intitulé Pilgrimage, avec de grands musiciens jazz de notre époque, qui étaient aussi ses grands amis. Je vous jure, c’est tellement déchirant d’entendre ses solos larmoyants ! Quel tragique ! Quelle belle manière de mourir ! Il savait très bien qu’il allait crever, que c’était la dernière trace qu’il laissait de son passage sur Terre, du moins en tant que musicien.

Le dernier solo, en toute lucidité.

N’est-ce pas beau ? L’accompagnement des musiciens est empreint d’une retenue remarquable… Ils laissent à Brecker suffisamment d’espace pour s’exprimer, l’espace infini dont a besoin un grand de son espèce pour mourir.


Mes habits du dimanche. En faveur d’un pessimisme affirmatif

23 août 2009

Plus jeune, j’ai été un sportif fini… vraiment ! Je ne tenais pas en place. Puis la pensée, la littérature ont miné longtemps en moi tout désir de faire de l’activité physique. Ou plutôt : toute activité physique autre que celle qui consiste à activer mon cerveau. Parce que penser est un sport extrême, non ? C’est l’activité la plus épuisante qu’il m’a été donné de pratiquer, sans doute. Aussi, mon allégeance progressive au pessimisme aidant, j’ai cru longtemps, à tort ou à raison, que le caractère hygiénique du sport entrait en contradiction directe avec mes conceptions de la vie, que je jugeais le plus souvent dégoûtante, pour le dire franchement. C’est comme ça que je suis devenu adulte. Ou plutôt, pour être plus juste il faudrait écrire : c’est comme ça que j’ai cessé d’être un enfant.

- Le pessimiste, pensai-je alors, méprise la santé.

À tout le moins, il n’entreprend rien qui puisse faire en sorte de prolonger son existence. Aujourd’hui, peut-être plus pessimiste que jamais, j’ai l’impression que mes pensées au sujet de la santé étaient fausses, pétries par mon indécrottable lâcheté. Si j’affirme ma lâcheté avec un tel sans-gêne, c’est que je suis d’avis que la plupart d’entre nous sommes lâches. C’est important qu’on se le rappelle parfois, car notre mémoire aussi est paresseuse. Oui, nous sommes des lâches, et c’est pourquoi nous préférons de loin les grands discours, qui ne nécessitent que peu d’efforts des mâchoires, à l’action que ces discours appellent. Mais je donne peut-être l’impression de me contredire ? Ne disais-je pas plus haut que la pensée est l’activité physique la plus éreintante ? Oui, mais discourir ne signifie pas penser. Il est impossible d’établir là une équivalence, puisque le plus souvent, la pensée profonde demeure silencieuse.

Je partage l’avis de Schopenhauer à propos de l’optimisme :

[...] l’optimisme, quand il n’est pas un pur verbiage dénué de sens, comme il arrive chez ces têtes plates, où pour tous hôtes logent des mots, est pire qu’une façon de penser absurde ; c’est une opinion réellement infâme, une odieuse moquerie en face des inexprimables douleurs de l’humanité.

- Le monde comme volonté et comme représentation.

De ce passage, je pense qu’il faut d’abord retenir l’idée que l’optimisme relève peut-être davantage de l’opinion que de la pensée réfléchie. Rien ne me rend davantage de mauvaise humeur que d’entendre quelqu’un vanter les beautés de la vie, alors qu’il n’a jamais connu ni la faim, ni la misère. L’optimisme est un individualisme. En fait, je pense qu’il s’agit d’abord d’une pathologie. Puisque nous sommes habités d’une volonté de conservation de soi et de l’espèce, volonté bien plus forte que notre capacité à juger, il va de soi que l’optimisme apparaît comme étant le bon camp. Cependant, si l’on veut réfléchir au devenir de l’humanité, et pousser la réflexion jusque dans ses ultimes retranchements, est-il vraiment possible d’être optimiste et d’y croire ? Pour le dire comme Nietzsche, trop souvent le penseur croit être à la recherche de la vérité alors que, ce qu’il cherche, c’est plutôt la santé :

Dans toute activité philosophique, il ne s’agissait absolument pas jusqu’à présent de « vérité », mais de quelque chose d’autre, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie…

- Le gai savoir

L’optimisme est un réflexe de préservation. C’est une question de foi ! Tout ira pour le mieux et le bonheur triomphera.

Souvent, on associe le pessimisme à une sorte d’individualisme grincheux. Je concède que de tels caractères existent. Je suis sans doute de ceux-là.  Mais ce n’est pas de ce pessimisme-là dont j’entreprends l’éloge. En fait, je crois que le pessimisme est un refus de l’illusion. Est-ce un hasard si la douleur marque notre corps alors que le bien-être, lui, ne laisse pas de traces ? Le pessimisme est une position philosophique en faveur de la vérité, un engagement dans un chemin difficile et laid, sur lequel toutefois on s’écorche et s’assure ainsi de sa véridicité. Je sais, l’optimiste me dira toujours qu’il s’agit de perspective, que c’est le regard qui fait la beauté ou la laideur de monde. Eh bien, c’est un argument typiquement jovialiste que celui-là. Lorsqu’on réfléchit, on ne choisit pas le résultat de nos observations. De trouver la vie si belle, de désavouer l’omniprésence du malheur relève ou bien de myopie ou bien de mauvaise volonté. La première se corrige et la seconde se combat, dit Nietzsche. Et Il a bien raison.

Je reviens maintenant à l’activité physique, à l’entretien du corps et à ses liens avec le pessimisme. Je crois que le penseur pessimiste doit lutter contre l’avachissement qui le guette. Lutter contre l’esprit de lourdeur. Je crois que le penseur pessimiste ne doit pas avoir honte d’affirmer ses idées, même si elles sont le plus souvent accueillies froidement par ses collègues, disons-le comme ça. Je crois fermement que, contrairement à l’optimisme qui est une mièvrerie sans utilité autre que de préserver la santé de l’intellect fragile qui l’accueille, le pessimisme a un rôle important à jouer dans notre éducation collective. Ducharme écrit quelque part que «le mépris de soi justifié est une maladie dont personne ne se relève.» Je crois pourtant qu’une bonne dose de mépris administrée par nos penseurs pessimistes les plus rigoureux serait la bienvenue. On apprendrait ainsi à se relever. Pourquoi ? Simplement parce que les discours optimistes ont quelque chose de messianique qui fait en sorte que leurs partisans sont persuadés que le bien est un état assuré, une qualité inaliénable de l’univers. Le pessimisme, au contraire, présuppose l’impossibilité, à tout le moins actuelle, de ces états idylliques. En tenant un discours réaliste, en osant traiter de l’abject non-pas comme d’une anomalie, mais comme d’une réalité proliférante, peut-être pourrions-nous améliorer notre sort. Ne pas croire au paradis, c’est déjà s’éviter les souffrances d’une croyance déçue.

Voilà, je me tiens en forme pour vivre longtemps, fort et en santé, afin d’avoir toute l’énergie nécessaire pour argumenter contre le sens commun et ses adeptes.

En cela, j’ai une admiration sans limites pour Beckett, lui qui a su déployer tant d’énergie à représenter les sombres aspects de notre condition humaine. J’aimerais vivre vieux, comme lui, et avoir le visage marqué par les froncements de sourcils incessants qu’entraîne la proximité de la bêtise. L’optimisme est un non-sens ! À quoi bon réfléchir si tout va bien ? Pourquoi ne pas laisser le progrès poursuivre sa prodigieuse marche ?

Bah…!


Ma piscine fabulée

9 août 2009

J’ai pris l’habitude ces derniers temps d’aller nager à la piscine intérieure qui se trouve en face de chez moi. Contrairement à certains, je préfère les piscines intérieures et leur éclairage froid à celles qui se trouvent en plein soleil. Il y a quelque chose de particulier dans le bourdonnement des néons qui fait en sorte que je me sens dans l’antichambre de la vie. Et j’y nage avec fureur.

J’aime l’instant de la propulsion sur la paroi de la piscine, quand je me retrouve sous l’eau, juste avant de refaire surface et de me mettre à nager. Un des rares instants de l’existence ou rien n’offre aucune résistance. J’aime également le rythme régulier avec lequel on doit expirer l’air en battant des bras, puis prendre une grande inspiration, rapidement, tandis que l’on sort la tête de l’eau. Il y a quelque chose de tout à fait machinal dans ces gestes qui m’aident à m’oublier. Et qui n’a pas besoin de s’oublier…?

Plus jeune, il m’arrivait d’ouvrir mes yeux dans la piscine sans les lunettes de protection, et je me rappelle le plaisir que me procurait la vue des halos de couleurs, même s’ils venaient de paire avec l’irritation des yeux. J’avais déjà une certaine propension aux altérations de la perception, sans aucun doute.

Aujourd’hui, j’ai rencontré à la piscine un vieil homme qui avait le visage et l’expression de Samuel Beckett. Il est assez difficile d’imaginer Beckett faisant du sport, j’en conviens, et pourtant le comportement du vieil homme me semblait tout à fait à l’image de ce qu’aurait fait Beckett s’il était allé à la piscine. Il se battait mollement contre l’eau, épuisé, poussant des râles qui dénotaient une absence totale d’énergie. Chaque fois que je croisais son regard, il me regardait d’une manière qui laissait clairement comprendre son mépris pour mon enthousiasme de nageur. Et de fait, je me sentais plutôt mal de nager si élégamment et avec autant d’énergie devant le maître. J’ai même eu envie de feindre une absence de synchronisme dont je croyais qu’elle était susceptible d’attirer sa bienveillance. Quel ridicule… En faisant mes longueurs, je pensais à Beckett nageant dans le même corridor que moi, et, l’observant, je me suis amusé à imaginer qu’il était sans doute là dans l’espoir de mourir noyé. Il semblait si épuisé lorsque je suis sorti de la piscine, il nageait avec un tel manque de coordination que j’ai cru, pendant un instant, qu’il était sans doute possible qu’il s’agisse d’une tentative de suicide où se conjuguait le pessimisme et un certain sens de l’humour. Je trouvai en tout cas l’idée bien drôle.


Narcose

26 juillet 2009

J’aimerais que beaucoup de gens puissent lire ce texte lentement, en récitant intérieurement chacune de ses lignes comme s’il s’agissait de leur propre pensée. Avoir, au moins, des illusions partagées. Mais je ne suis pas seul à être seul avec mes aspirations. Quel est notre projet ? Qui sont nos ennemis ? Tout me semble si vague et indécis, drapé d’un voile d’anonymat. Trop souvent nous parlons du système comme s’il s’agissait d’un mécanisme dont le ressort a été remonté une fois pour toute. Mais qui sont ces horlogers minutieux qui ont réglé nos existences ? Je me souviens d’un poème de Tzara où il évoque une horloge dont les aiguilles tranchent des têtes en tournant. N’est-ce pas à cela que nous sommes tous réduits ? Faut-il être poète pour évoquer des vérités si prosaïques ? Tant de questions.

J’aimerais pouvoir mettre un visage sur ce que je déteste afin que ma haine cesse de se retourner contre mon incompréhension. Parfois, je me sens armé pour la grande lutte. Or, aucune lutte ne s’offre à moi. Je rumine et dépense toute mon énergie à digérer ma colère. Il faut profiter de la vie, me dit le sens commun. Sans doute. Mais pour cela, il nous faudrait redonner consistance à ce que d’autres avant moi nommaient la vie rêvée.

Je reprends la pensée d’Aquin, déjà citée ici : « Le spectacle des vies inachevées est le plus désolant ; ces hommes à l’état informulé, en larves intérieurs, pensé-je, ont peut-être été patients, ils ont pris leur temps. Moi je n’ai pas ce temps et j’exècre leur patience. »

Je partage cette vision des choses à une différence près : je n’arrive pas à saisir l’objet de mon impatience. Cette impatience me semble précieuse et le fait que je me trouve réduit à la gaspiller m’attriste. Je ne peux tout de même pas me révolter sans cesse contre notre incapacité à agir. Quand viendra donc le moment où nous serons las de cet état de narcose ? L’absence de danger nous préserve de la mort, mais nous rend également incapable de mesurer la distance qui nous sépare de la vie.


Nos regards fuyants

21 juillet 2009

Quand je croise un vieil itinérant écroulé sur le trottoir d’une rue achalandée, je ne peux m’empêcher d’imaginer que c’est moi-même que je rencontre, ma vieille personne aigrie par les saloperies qui nous guettent. Comme dans la  nouvelle « L’autre »  de Borges où il tombe face à face avec sa jeunesse dans une rue de Boston. Borges affirme que le fleuve devant lequel il se trouve lui fait penser au temps, à « l’image millénaire d’Héraclite. » Sur la rue ste-catherine, avec le flot incessant d’êtres anonymes qui coulent de part et d’autre, j’ai aussi le sentiment d’être confronté à l’image du temps. Il n’y a que l’itinérant qui se situe hors de celui-ci, assis sur ses guenilles atemporelles, la main tendue vers une réalité qu’il ne connaît plus.

N’est-ce pas moi qui tend la main lorsque je vois le gros plan déformé du visage du mendiant qui me supplie de lui offrir quelques pièces de monnaies ? Que dis-je exactement ? « Merci quand même ? », ou encore « Désolé » ? D’abord, je ne demande rien, sinon un regard pour me prouver que je participe encore à la grand fête. Je ne mendie pas, je me tend comme un miroir devant vos regards fuyants.

S’agit-il bel et bien d’un dialogue dans ce cas-ci ? Ne s’agit-il pas plutôt du monologue intérieur, ininterrompu, mais auquel j’accorde si rarement l’attention qu’il mérite ?

« Si cette matinée et cette rencontre sont des rêves, chacun de nous deux doit penser que le rêveur c’est lui. Peut-être cesserons-nous de rêver, peut-être non. Entre-temps nous sommes bien obligés d’accepter le rêve, comme nous avons accepté l’univers, comme nous acceptons le fait d’avoir été engendrés, de regarder avec les yeux, de respirer. »

J’ai noté que je ne me regarde plus, lorsque je me rencontre dans la rue. Je m’évite. Je ne sais pas lequel de nous deux, le vieux ou le jeune, est le plus effrayé par L’hydre-univers tordant son corps écaillé d’astres.

Et pourtant, quand je croise un jeune étudiant qui marche sur le trottoir d’une rue achalandée, je ne peux m’empêcher d’imaginer que c’est moi-même que je rencontre, ma jeune personne qui, lorsqu’elle me regarde, appréhende…


Notre vraie mesure c’est la démesure

20 juillet 2009

Le spectacle des vies inachevées est le plus désolant ; ces hommes à l’état informulé, en larves intérieurs, pensé-je, ont peut-être été patients, ils ont pris leur temps. Moi je n’ai pas ce temps et j’exècre leur patience. Il n’y a pas de juste milieu ici-bas : la seule justesse de notre vie s’exprime dans un certain excès, notre vraie mesure c’est la démesure. Le juste milieu est ce qui n’ose pas se manifester. La patience non plus n’ose pas… essentiellement, elle est absence de risque. J’affirme donc, devant l’univers, l’audace, l’incertitude et la suprême vivacité de mon impatience. Elle signifie, en moi, ce qui n’en peut plus d’être englouti par la routine et déjoué par l’horaire. Mon impatience, c’est peut-être ma seule chance de vivre un peu.

- Hubert Aquin, « Éloge de l’impatience », dans Blocs Erratiques.


Aussi drôle qu’une fausse moustache

11 juillet 2009

Je sors de ma torpeur (zoup…!) pour partager une petite idée qui me semble importante dans la mesure où beaucoup de gens la croient fausse, s’y opposent ou en rient comme s’il s’agissait de la première des imbécilités venues. Je ne crois pas à la primauté de la raison parmi les caractéristiques qui feraient la spécificité de l’être humain.  Je ne crois pas davantage que ce que nous appelons raison soit quelque chose de grandiose. Il s’agit tout au plus du regard narcissique que la conscience porte sur elle-même, constatant avec enthousiasme qu’elle existe, qu’elle est seule et que cette unicité la rend digne de confiance. Ce n’est pas du cynisme. Je crois simplement qu’on a raison d’affirmer que la raison est faible, qu’elle n’est que rarement en mesure de saisir qu’elle n’est pas maître d’elle-même, mais bien plutôt l’esclave de forces qui dépassent le champ de son expérience. Ce sont d’abord l’égoïsme, l’instinct de préservation de soi et de l’espèce que l’on doit tenir pour responsables de nos actions. La raison n’est souvent qu’une justification mensongère, et l’on affirme candidement qu’on a raison de faire cela.

Une fois cela entendu, il y a matière à rire. Le vieil éloge de l’évolution, le précieux héritage des lumières ! La projection de nos fantasmes les plus bas dans un au-delà teinté de mysticisme à deux cents. Aussi drôle qu’une fausse moustache.

Mon frère de passage chez moi a écrit sur le réfrigérateur qu’il faut « vivre le plaisir comme les enfants l’été. »

Peut-être faut-il saisir comme dans prendre plutôt que comprendre ?

Je retourne à mes pages grises…


Forêt shakespearienne

28 juin 2009

La jeunesse belle et pimpante, maquillée et prête pour le carnaval annuel, se noie dans des litres d’alcool et lentement, avance dans la nuit brève du solstice et ressemble de plus en plus à une toile de Sergio Kokis où les visages coulent et se défont. Joie malgré tout. Une joie partagée d’atteindre des limites en communauté, en des excès de beauté et de laideur qui vont main dans la main, unis par l’alliance sacrée de la festivité. Parce qu’il faut fêter coûte que coûte, ne serait-ce que le simple fait d’exister, d’être encore là, en suspension dans l’univers. À tout instant, des gens se saluent en hurlant des souhaits sincères bien qu’insensés.

- Bouaaaah Schwouin Schwouan ! Bouahhhh !

C’est là que l’on peut entendre avec une netteté effrayante le cri primal de l’espèce descendue de son arbre pour inventer la civilisation. Nous pouvons en déduire que pour parvenir à s’oublier comme nous le faisons si bien, rien de mieux que de penser très fort à notre sort lors d’une fête torride et de le projeter dans un avenir lointain, mais glorieux.

- Veeeeee ‘el Schoub Caliss ! Veeee ‘el Schoub !! Ouéé ! Ouéé !

Pour parvenir à la haine et au mépris de soi et des autres, il n’y a pas de meilleur moyen que celui de s’aimer profondément par une chaude nuit d’été, idéalement l’une de ces nuits dont on ressort épuisés et sans souvenir comme l’on ressort d’une forêt shakespearienne.


La milliseconde qui suit le brusque réveil

17 juin 2009

Il y a de ces livres qui donnent envie d’écrire sur le champ, comme s’ils réussissaient à nous convaincre que d’écrire est quelque chose de nécessaire et qui va de soi. Je me souviens par exemple avoir été pris d’une soudaine rage d’écrire après avoir lu l’admirable Cosmos de Gombrowicz, où l’obsession est traitée comme étant un puissant moteur d’écriture. Alors, en bon élève, je suis parti à la chasse en me demandant quelles pouvaient bien être mes obsessions. Et sur ce chemin-là, j’ai rencontré l’obsession de découvrir mes obsessions personnelles, comme quoi Gombrowicz avait raison : on ne sort jamais de ce manège. Du moins le temps qu’on y croit, c’est-à-dire le temps de se rendre compte du ridicule duquel on se couvre en cherchant ce qui, au fond, est déjà en nous, de sorte que ce que l’on cherche est en fait ce qui cherche.

Mais bon. Écrire ne va pas de soi ces jours-ci, d’abord parce que j’ai été plutôt occupé (ce n’est pas une raison valable) et ensuite parce que le livre que je traîne avec moi depuis quelque temps me fait douter de mes capacités à penser. Et j’en suis maintenant à penser (à tort, sans doute) que nous doutons toujours trop tard et que si j’étais tombé sur cette brique plus tôt, l’écriture de ce blogue aurait été beaucoup plus laborieuse. Est-ce à dire que je regrette la lecture de ce livre ? Que non ! En fait, je crois qu’il est temps de resserrer mes exigences, il est temps de réfléchir plus sincèrement, avec le pas léger du fakir qui trotte sur des charbons ardents. Il est temps d’écrire de grands mensonges comme s’il s’agissait de grandes vérités, et d’y croire comme l’on croit absolument à l’horreur du cauchemar que l’on vient de faire lors de la milliseconde qui suit le brusque réveil.