J’ai l’impression de ne pas avoir cessé d’écrire, bien que ce blogue ressemble de plus en plus à un désert.
Appréciez-vous l’aridité de mon silence ?
Le désert, je ne le connais que par personne interposée. À Bordeaux, ma voisine algérienne m’avait confié que le lieu qu’elle préférait dans son pays était le désert, parce que c’était le seul endroit où elle pouvait être tranquille, à l’abri des débiles qui se font éclater dans les marchés publics. Elle m’avait dit ça alors qu’on partageait le bon thé vert à la menthe qu’elle avait préparé, un thé très sucré, et je me rappelle avoir pensé que c’était peut-être là son seul réconfort. Infuser le thé et le partager avec un ami pour lutter contre la lente infusion de la douleur, le sucrer sans mesure comme s’il s’agissait de masquer l’amertume du quotidien.
J’ai perdu des proches lors du dernier attentant, m’a-t-elle dit, et je ne peux pas assister à leurs funérailles. Mes parents veulent que je reste ici, parce que là-bas c’est trop dangereux, même lors des enterrements. Ici, me disait-elle, je suis en sécurité, mais je me sens lâche. Mes parents ont tout sacrifié pour que je puisse étudier en France, échapper à cette crise qui nous ronge et pourtant, je crois que je préférais vivre là-bas. Je voudrais vivre avec ma famille, même si cette vie se résume à partager leurs peines. Ici, je n’ai personne avec qui partager. Même toi, Simon, tu m’écoutes, mais ça ne veut presque rien dire.
Que pouvais-je lui dire en effet ? Que j’avais déjà lu des livres sur l’Algérie ? Que Yasmina Khadra est à mes yeux un grand auteur qui mène un combat important contre l’intolérance ? Je me sentais tellement idiot. C’est bête, mais, tandis que je réfléchissais à ma propre vie, tandis que je sondais les conditions dans lesquelles j’avais grandi afin d’y trouver mes épreuves, je me suis trouvé minable d’avoir tant de chance, de n’avoir connu ni la faim ni la peur, ni la mort fracassante, celle qui saisit les gens à la douzaine en plein jour. Je me suis senti coupable d’exister. Du moins de vivre la vie telle que je la connais, facile, luxuriante. L’antithèse de ses déserts à elle, le marché après une bombe, le Sahara en plein midi…
Je ne pouvais m’empêcher de me figurer la somme des existences humaines mises dans les plateaux d’une balance, où d’un côté les gens aisés comme vous et moi filaient le parfait bonheur, en équilibre parce que le poids des cadavres empilés dans l’autre plateau leur permettait de ne pas tomber. Et plus il y a de poids du côté des malheureux, plus on s’élève, la conscience légère, le regard gavé de l’illusion que ce qui nous appartient nous revient de droit.
C’est peut-être ça, notre désert, me disais-je. Il était tard désormais et elle était retournée dans sa chambre, c’est-à-dire à quelques mètres de moi, de l’autre côté d’une cloison mal isolée. Couché sur le dos, dans mon lit de camp, je n’arrivais pas à dormir et elle non plus, elle ne dormait pas, puisque je l’entendais pleurer. Et j’ai si peu de courage en moi que je n’ai même pas daigné lui apporter du réconfort, traverser de l’autre côté pour lui prêter mon épaule. Je l’écoutais en me disant que la prochaine fois que nous en parlerions, j’aurais des paroles d’espoir pour elle, des mots qui la feront sourire. Mais chaque fois que nous buvions le thé ensemble après cette journée-là, je sentais le poids d’un malaise qui s’était immiscé entre nous. Je n’arrivais à parler que de banalités et elle, de son côté, évitait soigneusement de parler de l’Algérie. Chacune des trivialités que nous partagions était empreinte d’une vague tristesse. C’est du moins le souvenir que j’en ai. Elle me demandait, avec son sourire timide, est-ce que ça va bien dans tes cours Simon ? Je lui répondais, toujours mal à l’aise, oui oui nous parlons de Montaigne, c’est bien intéressant, et je me disais intérieurement, mais voyons criss d’imbécile comment peux-tu lui parler de Montaigne tandis qu’à quelques centaines de kilomètres ses proches creusent des tombes ? Je t’apprends peut-être qu’il a inventé la forme de l’essai ? Comment, tu ne le savais pas ? Montaigne s’est retiré dans son château pour réfléchir sur la condition humaine tandis que ses domestiques crevaient de la peste dans la cour arrière, tandis que ses gentils domestiques avaient la courtoisie de s’enterrer eux-mêmes pour ne pas contaminer les gens importants, ceux qui écrivent des sentences philosophiques sur les poutres en bois de la tour dans laquelle ils pensent le monde, à l’abri du monde.
- Pourquoi suis-je resté de l’autre côté du mur ?
- Quoi, qu’est-ce que tu dis Simon ?
- L’autre soir, quand tu es retournée dans ta chambre, je n’arrivais pas à dormir et je t’ai entendu pleurer. Pourquoi suis-je si faible que je n’arrive même pas à te venir en aide, toi qui es si petite, si frêle, sans défense, et pourtant si douce avec moi ? N’est-ce pas mon devoir d’être fort, de saisir ta douleur, de la rompre et de la partager avec toi ?
- Ça va, Simon… Je ne voulais pas te traumatiser avec mes histoires. Tu dois oublier tout ça, de toute façon, tu n’y peux rien.
Elle se sentait coupable de s’être confiée à moi ! Elle se sentait mal de m’avoir révélé la vérité ! Comme si mon petit malaise d’intellectuel troublé d’apprendre que tout n’est pas lisse comme les pages d’un livre était plus important que sa souffrance à elle, bien réelle.
Aujourd’hui en réfléchissant à tout ça, je me dis que j’aimerais sincèrement la revoir. Pourtant, à mon départ de Bordeaux, je n’ai rien fait pour garder contact avec elle. Est-ce un hasard si je n’ai pas pris ses coordonnées ? Je ne crois pas. Je pense que j’ai tout fait pour l’oublier, et par la suite pour oublier que j’avais tout fait pour ne plus y penser.
Mais je n’oublie pas.