Forêt shakespearienne

28 juin 2009

La jeunesse belle et pimpante, maquillée et prête pour le carnaval annuel, se noie dans des litres d’alcool et lentement, avance dans la nuit brève du solstice et ressemble de plus en plus à une toile de Sergio Kokis où les visages coulent et se défont. Joie malgré tout. Une joie partagée d’atteindre des limites en communauté, en des excès de beauté et de laideur qui vont main dans la main, unis par l’alliance sacrée de la festivité. Parce qu’il faut fêter coûte que coûte, ne serait-ce que le simple fait d’exister, d’être encore là, en suspension dans l’univers. À tout instant, des gens se saluent en hurlant des souhaits sincères bien qu’insensés.

- Bouaaaah Schwouin Schwouan ! Bouahhhh !

C’est là que l’on peut entendre avec une netteté effrayante le cri primal de l’espèce descendue de son arbre pour inventer la civilisation. Nous pouvons en déduire que pour parvenir à s’oublier comme nous le faisons si bien, rien de mieux que de penser très fort à notre sort lors d’une fête torride et de le projeter dans un avenir lointain, mais glorieux.

- Veeeeee ‘el Schoub Caliss ! Veeee ‘el Schoub !! Ouéé ! Ouéé !

Pour parvenir à la haine et au mépris de soi et des autres, il n’y a pas de meilleur moyen que celui de s’aimer profondément par une chaude nuit d’été, idéalement l’une de ces nuits dont on ressort épuisés et sans souvenir comme l’on ressort d’une forêt shakespearienne.


La milliseconde qui suit le brusque réveil

17 juin 2009

Il y a de ces livres qui donnent envie d’écrire sur le champ, comme s’ils réussissaient à nous convaincre que d’écrire est quelque chose de nécessaire et qui va de soi. Je me souviens par exemple avoir été pris d’une soudaine rage d’écrire après avoir lu l’admirable Cosmos de Gombrowicz, où l’obsession est traitée comme étant un puissant moteur d’écriture. Alors, en bon élève, je suis parti à la chasse en me demandant quelles pouvaient bien être mes obsessions. Et sur ce chemin-là, j’ai rencontré l’obsession de découvrir mes obsessions personnelles, comme quoi Gombrowicz avait raison : on ne sort jamais de ce manège. Du moins le temps qu’on y croit, c’est-à-dire le temps de se rendre compte du ridicule duquel on se couvre en cherchant ce qui, au fond, est déjà en nous, de sorte que ce que l’on cherche est en fait ce qui cherche.

Mais bon. Écrire ne va pas de soi ces jours-ci, d’abord parce que j’ai été plutôt occupé (ce n’est pas une raison valable) et ensuite parce que le livre que je traîne avec moi depuis quelque temps me fait douter de mes capacités à penser. Et j’en suis maintenant à penser (à tort, sans doute) que nous doutons toujours trop tard et que si j’étais tombé sur cette brique plus tôt, l’écriture de ce blogue aurait été beaucoup plus laborieuse. Est-ce à dire que je regrette la lecture de ce livre ? Que non ! En fait, je crois qu’il est temps de resserrer mes exigences, il est temps de réfléchir plus sincèrement, avec le pas léger du fakir qui trotte sur des charbons ardents. Il est temps d’écrire de grands mensonges comme s’il s’agissait de grandes vérités, et d’y croire comme l’on croit absolument à l’horreur du cauchemar que l’on vient de faire lors de la milliseconde qui suit le brusque réveil.


Une maladie d’oiseau blessé

8 juin 2009

J’imagine un grand perroquet perché sur la plus haute tablette de ma bibliothèque. Sa tête est rouge et duveteuse, son corps est lumineux, aveuglant. Il se tient, noble et droit, sur mon édition racornie des contes de Voltaire, les serres plantées dans la couverture. Je me rappelle la lecture de ces contes ; dans le tramway, sur les terrasses, dans mon lit, à ma table de travail. Si longuement que la jaquette était ramollie par la moiteur de mes mains de lecteur enthousiaste. J’aime beaucoup Voltaire, j’apprécie sa fougue, son insolence. C’est pourquoi j’ai été déçu de lire les passages de La confession d’un enfant du siècle où Voltaire est malmené avec bien peu d’élégance. Mais bon… après tout, je ne crois pas que le coup ait porté.

J’imagine mon grand perroquet qui me fait la leçon. C’est lui qui dicte ce que je dois répéter, et je trouve cela beaucoup plus amusant que d’avoir à lui apprendre des niaiseries. Lui, au contraire, est très sérieux et me cite de grands penseurs qu’il a rencontré au fil de sa longue existence.

- L’action est la soeur du rêve.

Qui a dit ça ? Je ne me souviens plus. Mon grand perroquet est fâché et répète sans cesse que l’action est la soeur du rêve en me menaçant avec son bec pointu qui est assez dur pour casser une noix de coco. Je l’ai surpris à l’ouvrage, un matin, et j’ai pensé qu’il pourrait perforer sans difficulté ma boîte crânienne, si l’envie lui en prenait. Aspirer la molle substance de mes pensées, la boire sans difficulté jusqu’à ce que mes yeux se révulsent. Il a une voix tout à fait élégante, limpide ; une intonation de poète, ce qui fait de lui un maître imposant, un maître que l’on ne veut pas décevoir.

J’imagine mon grand perroquet qui me picore le torse, arrachant patiemment de petits morceaux de peau afin d’écrire sur mon corps ces sentences que ma tête oublie. Parce qu’il faut vivre sa pensée, dit-il souvent. Je pense que si mon perroquet est tellement versé dans la littérature et la philosophie, c’est parce qu’il ne peut plus voler. Je crois en tout cas que, si je pouvais voler, je ne passerais pas tant de temps assis à ma table de travail, le nez dans un livre, la tête ailleurs. Je crois que la pensée est une maladie d’oiseau blessé. Je crois que c’est par jalousie qu’un jour, j’ai taillé les ailes de mon grand perroquet pour m’assurer qu’il serait à jamais aussi bas que moi, près de moi. Et je crois que c’est par cruauté, par esprit de vengeance que mon grand perroquet, jour après jour, me harcèle avec des pensées dont je ne sais que faire.


Les bouffons tragiques

31 mai 2009

Schopenhauer écrit ceci :

« La vie de chacun de nous, à l’embrasser dans son ensemble d’un coup d’oeil, à n’en considérer que les traits marquants, est une véritable tragédie ; mais quand il faut, pas à pas, l’épuiser en détail, elle prend la tournure d’une comédie. Chaque jour apporte son travail, son souci; chaque instant, sa duperie nouvelle; chaque semaine, son désir, sa crainte; chaque heure, ses désappointements, car le hasard est là, toujours aux aguets pour faire quelque malice; pures scènes comiques que tout cela. Mais les souhaits jamais exaucés, la peine toujours dépensée en vain, les espérances brisées par un destin impitoyable, les mécomptes cruels qui composent la vie tout entière, la souffrance qui va grandissant, et, à l’extrémité du tout, la mort, en voilà assez pour faire une tragédie. On dirait que la fatalité veut, dans notre existence, compléter la torture par la dérision; elle y met toutes les douleurs de la tragédie; mais, pour ne pas nous laisser au moins la dignité du personnage tragique, elle nous réduit, dans les détails de la vie, au rôle du bouffon. »


Apologie de l’art

27 mai 2009

Schopenhauer écrit ceci :

« Alors nécessairement, nous en arrivons à considérer l’art comme l’épanouissement suprême et achevé de tout ce qui existe, puisque par essence il nous procure la même chose que ce que nous montre le monde visible, mais plus condensé, plus achevé, avec choix et réflexion, et que par suite nous pouvons l’appeler la floraison de la vie, dans toute l’acception du mot. Si le monde considéré comme représentation n’est dans son ensemble que la volonté, devenue sensible, l’art est précisément cette sensibilité rendue plus nette encore ; c’est la chambre noire qui montre les objets plus distinctement, qui les fait plus facilement saisir d’un coup d’oeil, c’est le spectacle dans le spectacle, la scène sur la scène, comme dans Hamlet. »


Une musique que personne ne veut plus entendre

24 mai 2009

Il y a dans le discours commun des erreurs qui traînent depuis trop longtemps, et j’aimerais tenter de rectifier le tir à propos de l’une d’elles :

- Il ne faut pas boire pour oublier.

Voilà, la réflexion a quelque chose de bon enfant qui lui confère un aura de véridicité, mais elle est simplette et, pour le dire comme je le pense, franchement ennuyeuse. Je regrette, mais il existe des situations où l’oubli est salutaire, où l’ivresse est nécessaire, faute de quoi l’on se confond en pensées moroses jusqu’à la venue soudaine d’une pseudo crise cardiaque qui se révèle être l’incarnation physique d’une angoisse difficilement apprivoisable.

Tout commence dans la 84, tandis que l’on s’applique à lire et que deux passagers s’amusent bruyamment, trop bruyamment pour respecter la norme de notre société nocturne composée essentiellement de jeunes personnes trop vieilles, trop réactives pour accepter et apprécier les libertés que d’autres attrapent au vol. Parce que le bonheur est un gibier fuyant qu’il faut apprendre à saisir lorsque l’occasion se présente, des gens se sentent démunis lorsqu’ils constatent que d’autres sont capables de joie et d’ivresse, tandis qu’eux-mêmes s’enlisent dans la morosité de leur existence grise.

Ils sont quatre ou cinq jeunes idiots qui partagent à haute voix leur opinion quant au tapage de l’inconnu assis à l’avant avec une femme, cet homme qui ne fait aucun mal sinon que de parler un peu fort. De toute façon, ses propos sont inintelligibles. Pour comprendre ces monologues d’ivrogne, il faut une sensibilité dont visiblement peu de gens sont capables. J’y perçois une joie trop grande pour être vraie, et j’ai l’impression que le bout-en-train qui exacerbe maintenant sa bonne humeur pourrait aussi bien fondre en sanglots en descendant dans la rue. C’est pourquoi il faut traiter avec respect ces débordements.

- Ça prend ben un criss d’indien pour manquer de respect comme ça.

Vous avez bien lu, les amérindiens n’ont pas le droit de s’amuser, parce que des gens s’estiment suffisamment brillants pour décider qui, dans l’autobus à deux heure du matin, a le droit de s’oublier dans les bras pourtant accueillants de Dionysos.

Les gens montent et descendent, et peu de temps après je suis là, assis dans ma chambre à boire un scotch en écrivant ces lignes, maudissant cette détestable politesse, ce manque de courage qui a freiné mon envie, mon besoin de partager mon opinion avec ces juges imbéciles. Quelques invectives céliniennes auraient été de mise.  J’aurais voulu les briser à force de mots…! Argh…! Bande d’avortons…!

Bien que je sois un homme d’un naturel pacifique, il m’arrive de constater l’immense potentiel de ma rage, et je frémis devant le vaste éventail des possibles qui s’offrent à moi en pareilles occasions. Parce que l’homme est un monstre et que je suis un homme, je ne peux qu’arriver au dernier terme de ce raisonnement implacable et constater que, moi aussi, je suis un monstre. Un monstre de lâcheté, d’où la nécessité de boire pour oublier. Vivre dans un monde où les gens sont incapables de tolérer la misère dans sa forme la plus innocente, voilà où nous en sommes. Nous n’avons pas le droit de fuir, ni de nous oublier. Il faut se taire, vivre et mourir en silence, parce que le bruit de la vie débordante est une musique que personne ne veut plus entendre.


Une tombe assez vaste pour contenir le monde

19 mai 2009

Il me faut toujours lire un peu avant de me mettre à l’écriture, ce qui me place nécessairement dans la posture de la redite, de l’allusion, de la copie. Je crois que Montaigne avait raison de dire que nous ne faisons rien d’autre que de nous entre-gloser et de répéter à l’infini quelques idées qui ne subissent au fil du temps que d’infimes variations. Cette dernière idée est elle-même empruntée à Montaigne par un écrivain que j’admire et dont la force d’attraction est si imposante qu’il est pratiquement impossible pour ma pensée de s’en soustraire : Enrique Vila-Matas.

Répétez à haute voix : « L’originalité est une impression, une question de perception. Cette idée qui m’apparaît neuve, elle se trouve déjà dans un livre, c’est certain. Nous n’enfantons pas les idées, nous les accueillons en nous-même afin de permettre aux autres de les observer, un moment, à partir d’un nouveau point de vue. »

Je lis en ce moment son dernier bouquin, un journal volubile qui contient quelques notes accumulées ces dernières années. Je tombe sur une phrase que je trouve belle dans sa simplicité et qui me rejoint parce qu’il m’est souvent arrivé de penser la même chose.

« Je me souviens que, lorsque j’arrivais à me sentir optimiste, je soupçonnais l’optimisme d’être, lui aussi, une maladie. »

Je pense à mon tour que l’optimisme est sans doute une maladie de la pensée qui refuse d’envisager un état du monde où son existence serait compromise. Parce qu’il faut penser, quitte à penser n’importe quoi, non…? La marche de l’humanité, si elle est douloureuse, ne l’est que parce qu’il s’agit d’une ascension, moyennant quoi il faudrait être optimiste car seul l’optimiste peut espérer atteindre le sommet. Et là, il serait un peu facile d’évoquer Sisyphe, de se questionner quant à savoir s’il accomplit sa tâche avec le sourire. Et que signifierait ce sourire…? Et si le moment qu’il préférait entre tous était celui où la pierre dévale à toute allure l’autre versant de la montagne, inversant subitement les perspectives et laissant entrevoir l’idée que la chute radicale est plus grandiose que la laborieuse ascension ? Après tout, c’est le seul moment où il est libéré de sa charge.

Ces détours pour dire que j’ai beaucoup de mal à être optimiste et que, lorsqu’il m’arrive de l’être, cela me donne toujours l’impression d’avoir cédé à un penchant naturel plutôt que d’avoir réfléchi.

Je serai toujours triomphante, dit un jour la pensée, mais personne n’écoutait puisque nous étions tous très malades et occupés à creuser une tombe assez vaste pour contenir le monde.

En tournant légèrement la tête vers la gauche de mon bureau, je vois cette imposante brique rouge qui contient Le monde comme volonté et comme représentation et qui est peut-être la bible de la pensée pessimiste. J’envisage les prochaines semaines en me disant que ma pensée, forcément, devra cohabiter avec le pessimisme le plus féroce, et je souris en me rappelant qu’il s’agit là du cadeau d’anniversaire que m’a offert mon bon ami, parce qu’il sait qu’il faut être dur et exigeant envers les gens qui nous sont chers.


Outrage

12 mai 2009

Comme ce matin je me sens outrageusement de bonne humeur, je décide d’entreprendre ici la démonstration irréfutable du fait que l’Univers est infini.

Premièrement, il faut considérer comme un fait acquis que la chose en soi est inaccessible. Nous pouvons être assurés que le temps et l’espace existent, mais les objets qui meublent cet espace et ce temps, nous ne pouvons que les percevoir. Et ces perceptions, pour le dire crûment, sont potentiellement infinies.

C’est ce qui fait la beauté de l’art, de la littérature, Créateurs de nouveaux espaces de perception.

Comme ce personnage inventé dans les chroniques de Bustos Domecq, qui décrit dans un texte qui fait plusieurs milliers de pages son bureau de travail et les objets qui s’y trouvent. Comme Perec et ses tentatives d’épuisement.

Et Monsieur Teste qui le dit autrement… « L’infini, mon cher, n’est pas grand chose. C’est une question d’écriture. »


Cadenas

10 mai 2009

Il pleut, il mouille, c’est la fête à la fripouille. Elle sort de son repère, comme les vers de terre surgissent et se jettent devant les voitures pour mettre un frein à l’ennui des intempéries. Et leur agonie est lente et belle, plus belle que l’existence qui la rend possible, sans doute. Pour l’oeil capable de lenteur, leur agonie est belle comme une danse. Il pleut, il marche dans la ville, sans parapluie ni même un manteau qui pourrait le protéger du froid, non parce qu’il est négligeant mais parce qu’il a choisi de se traîner comme un chien, il a souhaité avoir la chevelure trempée et le regard mouillé de l’ivrogne, il est allé à la rencontre de ce qui pourrait être, modestement, une petite déchéance. Et il réussit bien. C’est comme s’il retirait une légère satisfaction du fait de pouvoir accomplir pleinement sa peine, de pouvoir la vivre sans y mettre le frein de la raison, le frein de la conscience qui lui a été inculquée et qui lui prescrit de choisir la joie, coûte que coûte, même si cette joie est feinte, convenue.

- Ma peine n’est pas convenue et, ce soir, c’est elle qui me fait marcher. Mais où vais-je ?

C’est en marchant que l’on pense le mieux, se dit-il, et il entrevoit la possibilité grandiose que cette errance soit aussi une ascension, parce qu’il faut connaître les bas fonds de l’existence pour être en mesure de savourer l’air pur des sommets. Mais il s’arrête et il doute, sur le bord de la route. Et si ce raisonnement n’était que le symptôme de la volonté qui m’habite et qui me pousse à nourrir les espérances les plus folles pour assurer ma survie ? Et si les échecs, et si cette impression récurrente d’une inadéquation radicale entre mon être et le monde n’avaient rien d’autre à m’offrir que ce poids qui s’accumule sans cesse sur mes épaules et qui alourdit ma pensée ? Et si je n’étais qu’une machine à créer du sens (lire ici : de l’illusion), serait-ce simplement possible de cadenasser cette usine à chimères ?


Se disputer les cieux

3 mai 2009

Je n’écrirai plus. Oui, j’ai pris la décision de réorienter mon existence. J’abandonne temporairement les études littéraires pour partir à la chasse aux nuages. Au fond, les deux occupations ne sont pas si éloignées qu’elles ne le semblent d’abord, simplement l’une est concrète et l’autre, disons plus abstraite. Pour parvenir à mes fins, je devrai d’abord mettre au point un aspirateur géant qui me permettra de pomper l’eau douce qui peuple nos cieux, et cela afin de vous protéger, mes soeurs, mes frères. Pour le dire clairement, je suis en mission, et cette mission m’a été confiée par les soubresauts de ma conscience morcelée, cette douce messagère dont je ne sais si elle est lucide ou paranoïaque. Et je n’ai pas les moustaches-radar qui me permettraient d’agir avec la certitude glorieuse du véritable créateur.

Vous ne le savez sans doute pas mais, tandis que nous bloguons, tandis que nous fumons, buvons et étudions pour remplir les interstices de nos existences, des scientifiques se réunissent dans un bunker situé en Suisse afin de débattre quant à savoir à qui appartiennent les nuages. À qui appartiennent les nuages, ces moutons joyeux qui ont fait la joie de notre enfance ? Aux pays au dessus desquels ils se forment, ou encore là où les vents les portent ? Il y a beaucoup de fric à faire et beaucoup de vies à soumettre avec ça. C’est pourquoi ça cogite fort dans le bunker des conspirateurs. C’est un débat important et nécessairement secret qui les anime, comme le sont les débats importants. C’est que l’eau douce est une denrée précieuse qui se raréfie au rythme de nos gaspillages, des printemps qui se succèdent et se flétrissent, des cours asphaltées desquelles les voisins haïssables s’assurent du lustre à grands jets d’eau potable. Et leurs bedaines brillent sous le soleil et sous ces nuages que je pomperai pour vous préserver de la soif et de la mort sèche, mes soeurs, mes frères. Il faut choisir ses combats.

En ce moment, des gens à sarrau se disputent les cieux, poussant la logique d’appropriation des territoires jusqu’à l’appliquer à cet intangible plafond qui est la matière de nos rêves et qui nous rend si petits. Si petits et vains. Des gens petits et vains, des grenouilles gonflées d’ambition veulent s’approprier l’eau du ciel en lui tirant la langue, cette eau nomade que les peuples assoiffés bénissent et que nous maudissons par habitude. Par lassitude. Parce que nous sommes des êtres secs et sales comme des billets de banque pliés dans le porte monnaie d’un vieux bandit anonyme. Des gens vicieux veulent s’approprier les cieux mais j’ai entrepris de les devancer, pour vous, soeurs et frères. Je suis d’avis que le Rêve n’est pas un droit mais une nécessité et je me permet, parce que je vois des gens dormir d’un sommeil sans rêve, je me permet de rêver pour eux.

Cette chasse aux nuages dont je vous entretiens ici n’entraîne pas seulement le problème de l’eau potable et de sa mise en bouteille : les marchands de parasol aussi en auront pour leur argent. Il n’y aura plus, d’ici quelques années, cette ombre salutaire que nous offrent les nuages en plein midi. Il n’y aura plus que la chaleur écrasante et, avec elle, la nécessité d’acheter de l’eau embouteillée. Je l’avoue, je trouve cela bien dommage, moi qui ne supporte que mal la lumière franche, à laquelle je préfère l’ombre, qui me ressemble davantage. Si je fais cela, c’est donc par nécessité et non pas de bon coeur. Si j’entreprends de pomper les nuages, c’est que je sais pertinemment que des escrocs le feront de toute façon, et cela pour vous exploiter, pour vous soutirer le moindre de vos centimes, mes soeurs, mes frères.

Je ne suis pas le méchant de cette histoire.

Si je dis que l’ombre me ressemble davantage que la lumière, ce n’est pas simplement parce que j’appréhende le monde avec le regard triste et angoissé que vous me connaissez. Non. Simplement, et d’une manière beaucoup plus concrète, je suis incapable d’écrire en plein soleil ; la lumière frappe de plein fouet la page blanche que je fixe et me brûle les yeux. Je suis astigmate et mes yeux réclament souvent que je ferme mes paupières, ce qui explique sans doute en partie ma propension au rêve. Ainsi, mon abandon des études littéraires est forcé, en quelque sorte, par l’éventualité que bientôt, si je n’agis pas radicalement, je ne pourrai plus écrire. Ni pelleter les nuages.