Les petites tasses baignent dans l’eau chaude

9 février 2010

J’aime débuter la journée en buvant un café dans une place bondée. Je ne connais pas les gens autour de moi, mais je prends tout de même plaisir à ce type de rencontre. Il faut savoir prendre le plaisir quand il passe. Sans doute, aussi, apprendre à le laisser filer. Ne pas se débattre. Continuer. À Naples, il y a une aura sacrée autour de l’espresso. Dès que l’on s’enfonce un peu dans la ville afin de s’éloigner de son pourtour pour touriste, on remarque d’innombrables petits cafés où les gens de la place discutent entre eux. Avec leur langage chantant, leurs mimiques, leurs rires. Leur quotidien, que je partage un moment.

L’homme qui sert le café est vêtu d’un habit prestigieux. Sa machine est gigantesque, impeccable, chromée. Elle est trop cool, j’en voudrais une pareille. Les petites tasses baignent dans l’eau chaude afin que leur température soit parfaite lorsqu’elle accueille le précieux breuvage. L’homme à café les manie en les lançant d’une main à l’autre, pour ne pas se brûler. On voit qu’il connaît son affaire. C’est un spécialiste. Il occupe une fonction sociale semblable à celle du barbier, de la coiffeuse, du chauffeur de taxi. Il parle avec les gens, il apprend à les connaître. Les habitués n’ont pas besoin de lui dire ce qu’ils veulent boire, il le sait, et leur sert dès leur arrivée. Ce n’est pas mon cas, et je  dois balbutier avec mon italien comique…

- Un espresso doppio, per favore.
- Prego.

J’ai rapidement appris à commander un espresso double. Le court est ridiculement trop petit. Une cuillère à soupe, environ. Insuffisant pour mes besoins matinaux. Je suis totalement accro au café. Black Water, comme disait Frank Zappa. Il disait également ceci, que je trouve très drôle : « Tobacco is my favorite vegetable. » D’ailleurs, ce qui est assez sympathique de Naples, c’est que les gens ne prennent pas trop au sérieux la loi antitabac. Mes amis et moi sommes allés veiller quelques fois dans un petit bar où nous avons pu renouer avec cette ambiance boucanée qui n’existe plus chez nous. Je suis nostalgique de cette époque. Je suis plutôt d’accord avec le fait que certains bars interdisent la cigarette. Cependant, je crois que nous devrions pouvoir fumer dans les tavernes crasseuses. Ces endroits où l’on va boire une grosse bière avec un bon ami lorsque ça ne va pas. Un bar sombre, de la bière cheap, la complicité d’un ami n’ont à mes yeux strictement rien à voir avec la santé publique, avec l’hygiène. Si tu as envie de rester propre et en santé, ne viens pas au bar du coin, that’s it. Tu peux toujours aller au Dagobert ! Là-bas, ça sent la bouteille de parfum renversée et la sueur d’homme en chaleur. Chacun ses préférences.

Il faut bien que les épaves échouent quelque part, non ?

Mais je parlais des cafés à Naples. Je n’ai pas terminé de décrire le rituel. Lorsque l’homme à café te tend la tasse d’espresso, il te donne aussi un verre d’eau minérale. C’est pour se nettoyer la bouche, avant et après le café. C’est comme si notre bouche n’était jamais assez propre pour recevoir l’espresso. Il faut d’abord se purifier. L’eau minérale sort d’un robinet. Ça doit être fantastique d’avoir un robinet à eau minérale, chez soi ! J’en discutais avec Giovanni, le tenancier d’une auberge jeunesse où j’ai passé quelques nuits. Je lui ai demandé s’il avait déjà bu un café à l’américaine. Sa seule réponse fut une grimace. Je me doutais qu’il réagirait comme ça. Il m’a dit ensuite, « sais-tu comment on fait un café américain ici ? On boit l’espresso, puis un peu d’eau, et hop ! on sautille un peu pour que ça se mélange dans notre ventre. » On a bien rigolé.

Giovanni est un type exceptionnel. Normalement, quand tu arrives dans une auberge jeunesse, c’est voilà tes clés, ta chambre, et ciao ciao ! Pas avec Giovanni. À notre arrivée, il nous a donné un véritable cours d’histoire, durant environ une heure, à propos de la ville et de ses environs. Il est fier de sa ville et de sa culture. Il nous a dit à plusieurs reprises, et avec beaucoup de sérieux que Naples est une ville forte. En effet, il y a là-bas quelque chose qui vibre, quelque chose de très singulier que j’aurais du mal à décrire. C’est une ville beaucoup plus surprenante que Rome, à mon avis. Par là j’entends que le touriste ne s’y sent pas d’emblée chez soi. Ce qui est une bonne chose.

Giovanni nous a cuisiné des pâtes maison, un soir. Il prend soin de ses hôtes et on comprend rapidement qu’il n’est pas là pour faire de l’argent. Après le repas partagé dans la grande salle commune, il a sorti sa guitare. Il a d’abord interprété quelques classiques italiens, pour ensuite passer aux Beatles. Ils sont partout, ceux-là ! Giovanni était un peu déçu parce que les convives ne connaissaient pas la moitié des paroles. Lorsqu’il a constaté en débutant Yesterday que nous n’étions pas capables de l’accompagner, il a marqué une pose. Il a regardé mon voisin de droite en lui disant : tu es Anglais, toi, n’est-ce pas ? Oui, je suis Anglais. Bon, parfait, alors c’est toi qui vas chanter.

L’Anglais en question a pris la chose très au sérieux. Il s’est redressé sur le dossier de sa chaise, puis s’est recueilli un moment avant d’entamer la chanson. Tout le monde écoutait, en silence. Je crois que ce sont ces situations improvisées, parfaites précisément parce qu’elles sont improvisées qui donnent une grande partie de sa valeur à la vie.

Suddenly, I’m not half the man I used to be… There’s a shadow hanging over me….

Hier soir, j’ai écrit sur l’ardoise de la cuisine « Écrire chaque jour. » C’est la seule chose que j’ai écrite durant la journée.

Maintenant, je n’ai plus cette excuse.


Le dernier jour à Pompéi

8 février 2010

Je n’ai plus rien à écrire, alors je vais boire. Je n’ai plus rien à boire, alors je vais écrire. Entre les deux phrases, un intervalle d’une heure. J’aperçois, du haut du mont ivresse, la tendance générale que nous avons à nous croire plus intelligent que nous le sommes. Ce que nous nommons intelligence n’est qu’une strate superficielle de l’instinct, de la volonté qui nous habite. C’est pour cela que Nietzsche a raison lorsqu’il dit que, le plus souvent, la recherche de vérité est une recherche de santé. Cela explique pourquoi j’accorde tant d’importances aux pensées dangereuses.

L’équilibre est un mensonge. Et vice-versa. Les fous ont raison de perdre la raison.

Je sais, je me répète, mais ma pensée épouse la forme de ma vie. Peut-être est-ce une forme d’hygiène que de ressasser sans cesse les mêmes idées, simplement pour se convaincre de leur force ? Je ne crois pas que ce soit toujours le cas. J’invente des plans de cohérences qui, tôt ou tard, s’écroulent lamentablement. Il suffit d’insister pour comprendre la fragilité des convictions. Je reviens à la case départ, habité par cette question : mais qu’y a-t-il sous mes pieds ? Avons-nous seulement fait un pas, un seul, depuis le commencement ? N’est-ce pas plutôt notre expérience du temps qui nous donne l’illusion d’avancer ? La grande et solennelle marche de l’Histoire ! Nous sommes immobiles. Nous faisons du surplace. Nous nous piétinons les uns les autres. L’Histoire n’existe pas. Je fume la même cigarette depuis la première, mes pleurs sont semblables aux vôtres et le désarroi qui m’habite est un legs ancestral. Je me débats en vain contre la futilité. Je suis seul, comme vous.

J’ai envie de danser un slow avec Marie Uguay.

Longtemps j’ai cru que je n’aimais pas la danse. En fait, je crois que je n’aime pas cette espèce d’abandon, de relâchement qui vient lorsqu’on danse dans une foule anonyme. Je suis incapable de relâcher la garde, dans ces occasions. J’ai la nette impression de faire semblant d’être heureux, et, après quelques minutes, je retourne m’asseoir. Je préfère observer pour tenter de comprendre. Ces mouvements sont d’une grande splendeur, que je me dis, mais comment faites-vous ? Je me souviens d’avoir accepté l’invitation d’une femme à danser sur un morceau d’Aznavour. À deux, cela me semblait possible. Nous avions bu du Riesling dans la chaleur de la nuit, en discutant de la vie comme si nous savions ce dont il s’agit. Ce sont de beaux moments. Courts, mais combien magnifiques.

Me voilà qui déjà m’essouffle. Pline l’ancien serait déçu. N’est-ce pas toujours le dernier jour à Pompéi ?

J’ai vu les ruines et je m’y suis reconnu. Parfois je prie pour qu’un supervolcan me recouvre de cendres. Les humains du futur viendraient me rendre visite et me prendraient en photo en disant à leurs amis que je suis un spécimen intéressant. Sur la fiche explicative, nous pourrions lire :

« Cet homme du XXe siècle, qui devait avoir environ une vingtaine d’années, est admirablement préservé non seulement grâce aux cendres qui l’ont protégé contre les injures du temps, mais également parce qu’il se trouvait, au moment de l’irruption, entouré de piles de livres qui formèrent pour lui une sépulture naturelle. De cela, nous pouvons déduire qu’il s’agissait de l’un des rares scribes de l’époque. L’expression de son faciès, cette angoisse figée dans le temps, corrobore à notre hypothèse. »


Avec une douceur stupéfiante

7 février 2010

J’ai travaillé tard sur mon ordinateur pour résister à l’envie de m’étendre sur le plancher en attendant que la mélancolie et les souvenirs viennent me border. Il fait un temps de cul dans ma carcasse ces jours-ci. Un temps pour sommeiller, pour laisser le monde extérieur  rouler de lui-même. Maintenant que la nuit est arrivée, je veille avec mon scotch, et j’essaie d’apprendre à jouer Yesterday, cette chanson qui me semble parfaite. Mais ma guitare m’en veut de l’avoir laissée prendre la poussière et, de toute façon, je n’ai jamais réussi à chanter en même temps. Misère. Ce sont les paroles que j’aime. Oh, yesterday came suddenly. Je peux toujours écouter la pièce en boucle. Penser en boucle à cet écheveau des dernières années. J’ai l’impression que la vie est un tas de noeuds que l’on tente de défaire en vain et qui, au final, nous étrangle lors du dernier kouak. C’est comme ces autres fois où j’écoutais Jenny, oh Jenny, sans arrêt… Encore des soubresauts. J’ai de drôles de patterns.

Il ne se passe pas grand-chose. Cet après-midi, le téléphone a sonné. Madame est-elle là ? Non, Madame ne vit plus ici. Vous êtes bien Monsieur ? Oui, je suis Monsieur. C’est à quel sujet ? C’est à propos des assurances de Monsieur et Madame. Depuis combien de temps vivez-vous ici avec Madame ? Je ne vis plus avec Madame. Personne ne peut me supporter davantage que six mois, si ça vous intéresse. Quoi, pardon ? Oui, c’est vrai. Est-ce que cela augmentera mes frais ? Je suis prêt à tout, maintenant. J’ai de mauvaises habitudes, je fume, je bois et je me nourris presque exclusivement de café le matin. Mon coeur va exploser, tôt ou tard, c’est certain. J’ai une bombe à l’intérieur. Un petit boom boom, plus ou moins régulier, vibre dans mes tempes au moment où je vous parle, Monsieur l’assureur. Vous ne ferez pas une cenne avec moi. En fait, je m’en criss de vos assurances. D’accord d’accord nous allons rappeler plus tard veuillez agréer de nos excuses les plus sincères Monsieur le Marquis, nous sommes payés pour vous licher et vous nous payez pour que nous lichions vos voisins alors je vous en prie, ne nous tenez pas rigueur de cet appel importun et blablabla nous ne savions pas que madame la marquise blablabla et clic.

Silence. Miles Davis a dit un jour que le jazz, c’est de pousser quelques notes au travers du silence. Le silence est primordial, car c’est lui qui laisse place à l’émotion afin qu’elle respire. Une fois la discussion terminée avec le robot des finances, j’ai pu mesurer toute la valeur de la tranquillité. Je ne veux plus avoir affaire à ces vendeurs de bonheur post-mortem. Il y a déjà suffisamment de bonheur à acheter ici, maintenant. C’est la gratuité qui m’intéresse.

À l’aéroport de Zurich, comme j’avais beaucoup de temps devant moi, j’ai jeté un coup d’oeil aux boutiques. Il y avait évidemment une boutique de chocolat suisse. La gentille dame, remarquant que je salivais devant ces petits bijoux comestibles, m’a offert de goûter aux nouveaux mi-blanc mi-noir, qui sont des truffes au champagne. Bien sûr que je veux y goûter, très chère dame. Dois-je enfiler des gants pour…. ? Non, OK, ça va. Hummm. Le paradis qui tient, un moment, entre l’index et le pouce. Qui êtes-vous ? L’ange Gabriel descendu du ciel, en escale à Zurich ?

D’un autre côté, la gratuité me fait peur.

J’ai toujours un peu peur au décollage de l’avion. C’est comme ça. Je sais bien que c’est sécuritaire et tout, mais je n’échappe jamais à la frayeur qui m’envahit lorsque je suis à bord de cet engin dont le fonctionnement dépasse mon entendement. Par exemple, je dépose mon livre et regarde un instant l’écran devant moi. Je suis, à ce moment très précis, à 38 000 pieds dans les airs, la température extérieure est de moins soixante-dix degrés et nous nous déplaçons, au-dessus de l’océan Atlantique, à une vitesse d’environ mille kilomètres-heure. Je ne sens que d’infimes vibrations, j’ai une impression assez convaincante d’immobilité et il y a deux agents de bord qui sourissent de toutes leurs dents en m’offrant vin et nourriture. Je suis ainsi constitué que je ne peux penser à autre chose qu’à cette minuscule probabilité où l’équilibre est rompu. Puis je regarde autour de moi, je remarque de jeunes femmes, des personnes âgées et j’ai l’impression que ces gens-là ne peuvent pas mourir. Je crois que nous sommes incapables de penser avec autant d’intensité à la mort des autres qu’à notre propre mort.

Justement, dans l’avion, je lisais White Noise de Dellilo et je suis tombé sur ce passage fascinant où le personnage principal discute avec un collègue de l’université. Il croit qu’il risque de mourir dans un avenir approché et en discute avec son ami. À la fin de cette conversation sincère, cet ami affirme qu’il doit absolument lui avouer quelque chose. Better you than me. Je suis d’avis qu’il s’agit là d’un moment d’une grande vérité. Oui, nous sommes des êtres de compassion, mais ce sera toujours, à quelques exceptions près, better you than me.

L’avion se pose toujours, à quelques exceptions près, avec une douceur stupéfiante.


Maelstrom

4 février 2010

Les derniers mois de silence, sur ce blogue, je les résume ainsi : comment dire ? Je ne doute pas avoir quelque chose à raconter. Je suis bien trop égoïste et narcissique pour croire n’avoir rien d’intéressant à dire. Ou plutôt, rien d’important. Lorsqu’on dit que quelque chose est intéressant, on dit d’abord et avant tout que l’on se trouve bien intelligent d’être capable de s’intéresser à quelque chose. Ce film est intéressant… Ce livre est vraiment intéressant…

Mais encore ?

Le scaphandrier doit descendre au fond des choses, écrit Tzara. Un écrivain important, ce Tzara. À mes yeux, il est allé beaucoup plus loin que Breton dans ce qu’on appelle le surréalisme. Même si l’histoire le rattache d’abord à dada. Mais dada est tout, tout est dada ; le surréalisme de Tzara aussi. J’aimerais parler avec autre chose que des mots. Me revoilà, toujours aussi enclin à lancer des idées qui se veulent fracassantes. Bien que Poisson soluble soit un titre qui me semble parfait…

Je ne sais pas.

Je n’ai pas tellement envie d’offrir de la nourriture prémâchée. Tant pis pour les oisillons qui n’ont pas de dents. Qu’ils ouvrent plus grand. Qu’ils s’étouffent. Qu’ils deviennent, un temps, des artistes du jeûne. Je me suis tu assez longtemps pour me permettre de dire ce que je pense. Son recueil L’homme approximatif est grandiose. Il s’agit peut-être de mon recueil de poésie préféré. D’ailleurs, j’ai prêté mon exemplaire à un ami, il y a quelques mois déjà, et je crois qu’il ne l’a pas encore lu.

Patience. Il reviendra.

Je m’ennuie toutefois de ses pages racornies, de ces longs passages barbouillés avec enthousiasme. L’enthousiasme de mes premières lectures ! Ce n’est plus comme ça. Maintenant, les lignes que je trace sont droites. J’ai une méthode de dissection. Ah… qu’il était bon de croire aveuglément que la littérature allait tous nous sauver. Si je me sens revivre, me disais-je, alors la littérature a le potentiel de nous rendre notre pureté. Ce quelque chose de souillé en nous que nous n’arrivons plus à reconnaître. Que nous entrevoyons dans cette lucidité que nous procure parfois l’ivresse.

Ivresse !

On m’a offert les oeuvres complètes de Gauvreau à un moment parfait, tandis que j’étais encore suffisamment en vie pour en saisir l’importance. Gauvreau n’a jamais douté de son génie. Sa correspondance avec Borduas est fascinante. Il a su avancer à contre-courant, convaincu, malgré sa solitude absolue, que le chemin qu’il empruntait était le bon. Tandis qu’il était la risée des intellos à deux cennes qui quelques mois après sa mort s’enthousiasmaient devant la puissance de son legs, Les oranges sont vertes, Gauvreau compilait, organisait patiemment l’oeuvre de sa vie. Aussi volumineuse que la bible.

On comprend à le lire que la vérité est un blasphème.

J’ai développé un nouveau passe-temps. J’essaie de fumer en faisant tenir le plus longtemps possible la cendre sur ma cigarette. J’ai déjà affirmé ici que la cigarette se prête bien à toutes sortes de métaphores de l’existence. Le calme, l’immobilité avec lesquels je me prête à ce jeu évoquent pour moi cette tendance que nous avons à nous accrocher lorsque tout est sur le point de s’écrouler. On peut attendre, ne pas bouger dans l’espoir que cela tienne, mais en fin de compte il est impossible d’éviter la chute. Le tiers de la cigarette est le mieux que je puisse faire.

Plus l’attente est longue, plus la chute est grandiose.

Je préfère l’impatience. Les soubresauts qui ponctuent mon inertie, je souhaite les multiplier jusqu’à ce que ma vie devienne un grand spasme. Je veux mourir d’épuisement.  Me brûler de mille manières à la fois. Tout prendre, tout arracher. Mes entrailles aussi. Je m’en vais danser sur un fil tendu au-dessus de l’abîme. J’apprendrai à rire de ces souffrances qui m’habitent, de leur petitesse, de leur vacuité. J’inventerai des jeux dont je sortirai toujours vainqueur. Ma solitude sera peuplée d’imprévisibles mirages, parcourue du frisson des choses qui passent.

Mon nombril est le Maelstrom du monde que j’invente.


Désert partagé

1 octobre 2009

J’ai l’impression de ne pas avoir cessé d’écrire, bien que ce blogue ressemble de plus en plus à un désert.

Appréciez-vous l’aridité de mon silence ?

Le désert, je ne le connais que par personne interposée. À Bordeaux, ma voisine algérienne m’avait confié que le lieu qu’elle préférait dans son pays était le désert, parce que c’était le seul endroit où elle pouvait être tranquille, à l’abri des débiles qui se font éclater dans les marchés publics. Elle m’avait dit ça alors qu’on partageait le bon thé vert à la menthe qu’elle avait préparé, un thé très sucré, et je me rappelle avoir pensé que c’était peut-être là son seul réconfort. Infuser le thé et le partager avec un ami pour lutter contre la lente infusion de la douleur, le sucrer sans mesure comme s’il s’agissait de masquer l’amertume du quotidien.

J’ai perdu des proches lors du dernier attentant, m’a-t-elle dit, et je ne peux pas assister à leurs funérailles. Mes parents veulent que je reste ici, parce que là-bas c’est trop dangereux, même lors des enterrements. Ici, me disait-elle, je suis en sécurité, mais je me sens lâche. Mes parents ont tout sacrifié pour que je puisse étudier en France, échapper à cette crise qui nous ronge et pourtant, je crois que je préférais vivre là-bas. Je voudrais vivre avec ma famille, même si cette vie se résume à partager leurs peines. Ici, je n’ai personne avec qui partager. Même toi, Simon, tu m’écoutes, mais ça ne veut presque rien dire.

Que pouvais-je lui dire en effet ? Que j’avais déjà lu des livres sur l’Algérie ? Que Yasmina Khadra est à mes yeux un grand auteur qui mène un combat important contre l’intolérance ? Je me sentais tellement idiot. C’est bête, mais, tandis que je réfléchissais à ma propre vie, tandis que je sondais les conditions dans lesquelles j’avais grandi afin d’y trouver mes épreuves, je me suis trouvé minable d’avoir tant de chance, de n’avoir connu ni la faim ni la peur, ni la mort fracassante, celle qui saisit les gens à la douzaine en plein jour. Je me suis senti coupable d’exister. Du moins de vivre la vie telle que je la connais, facile, luxuriante. L’antithèse de ses déserts à elle, le marché après une bombe, le Sahara en plein midi…

Je ne pouvais m’empêcher de me figurer la somme des existences humaines mises dans les plateaux d’une balance, où d’un côté les gens aisés comme vous et moi filaient le parfait bonheur, en équilibre parce que le poids des cadavres empilés dans l’autre plateau leur permettait de ne pas tomber. Et plus il y a de poids du côté des malheureux, plus on s’élève, la conscience légère, le regard gavé de l’illusion que ce qui nous appartient nous revient de droit.

C’est peut-être ça, notre désert, me disais-je. Il était tard désormais et elle était retournée dans sa chambre, c’est-à-dire à quelques mètres de moi, de l’autre côté d’une cloison mal isolée. Couché sur le dos, dans mon lit de camp, je n’arrivais pas à dormir et elle non plus, elle ne dormait pas, puisque je l’entendais pleurer. Et j’ai si peu de courage en moi que je n’ai même pas daigné lui apporter du réconfort, traverser de l’autre côté pour lui prêter mon épaule. Je l’écoutais en me disant que la prochaine fois que nous en parlerions, j’aurais des paroles d’espoir pour elle, des mots qui la feront sourire. Mais chaque fois que nous buvions le thé ensemble après cette journée-là, je sentais le poids d’un malaise qui s’était immiscé entre nous. Je n’arrivais à parler que de banalités et elle, de son côté, évitait soigneusement de parler de l’Algérie. Chacune des trivialités que nous partagions était empreinte d’une vague tristesse. C’est du moins le souvenir que j’en ai. Elle me demandait, avec son sourire timide, est-ce que ça va bien dans tes cours Simon ? Je lui répondais, toujours mal à l’aise, oui oui nous parlons de Montaigne, c’est bien intéressant, et je me disais intérieurement, mais voyons criss d’imbécile comment peux-tu lui parler de Montaigne tandis qu’à quelques centaines de kilomètres ses proches creusent des tombes ? Je t’apprends peut-être qu’il a inventé la forme de l’essai ? Comment, tu ne le savais pas ? Montaigne s’est retiré dans son château pour réfléchir sur la condition humaine tandis que ses domestiques crevaient de la peste dans la cour arrière, tandis que ses gentils domestiques avaient la courtoisie de s’enterrer eux-mêmes pour ne pas contaminer les gens importants, ceux qui écrivent des sentences philosophiques sur les poutres en bois de la tour dans laquelle ils pensent le monde, à l’abri du monde.

-  Pourquoi suis-je resté de l’autre côté du mur ?

-  Quoi, qu’est-ce que tu dis Simon ?

- L’autre soir, quand tu es retournée dans ta chambre, je n’arrivais pas à dormir et je t’ai entendu pleurer. Pourquoi suis-je si faible que je n’arrive même pas à te venir en aide, toi qui es si petite, si frêle, sans défense, et pourtant si douce avec moi ? N’est-ce pas mon devoir d’être fort, de saisir ta douleur, de la rompre et de la partager avec toi ?

- Ça va, Simon… Je ne voulais pas te traumatiser avec mes histoires. Tu dois oublier tout ça, de toute façon, tu n’y peux rien.

Elle se sentait coupable de s’être confiée à moi ! Elle se sentait mal de m’avoir révélé la vérité ! Comme si mon petit malaise d’intellectuel troublé d’apprendre que tout n’est pas lisse comme les pages d’un livre était plus important que sa souffrance à elle, bien réelle.

Aujourd’hui en réfléchissant à tout ça, je me dis que j’aimerais sincèrement la revoir. Pourtant, à mon départ de Bordeaux, je n’ai rien fait pour garder contact avec elle. Est-ce un hasard si je n’ai pas pris ses coordonnées ? Je ne crois pas. Je pense que j’ai tout fait pour l’oublier, et par la suite pour oublier que j’avais tout fait pour ne plus y penser.

Mais je n’oublie pas.


L’importance

10 septembre 2009

Ces temps-ci, l’air est bon et je suis motivé comme jamais à faire du jogging. J’enfile une camisole noire qui me donne un air de gars habitué, même si en réalité j’en suis à mes premières expériences. Aussi, je ne me permets pas encore le bandeau, qui m’apparaît être un accessoire de champion… La plupart d’entre nous avons l’air si insignifiants avec un bandeau ! Je crois qu’il ne sied qu’à de rares et nobles élus. En fait, ils ont l’air tout aussi débiles que nous, mais d’un débile naturel qui fait en sorte qu’on l’accepte sans sursauter. Bon… J’ai remarqué également que plusieurs personnes avaient tendances à laisser balloter leurs mains mollement de chaque côté de leur torse lorsqu’ils courent. Si j’ai bien compris, c’est une technique de joggeur expérimenté. Il semble que cette technique permette de concentrer l’énergie dans le mouvement des jambes, les bras devenant deux appendices amorphes dans lesquels le sang, momentanément, ne circule plus. Concrètement, ça ressemble à de petits bras risibles de tyrannosaure, mais en fait, c’est le summum de la capacité d’adaptation de notre espèce. Bravo l’humanité ! D’ailleurs, lorsque je cours très longtemps, j’ai une vague impression de grandiose. Je crois que c’est une tare cervicale que beaucoup de gens partagent avec moi. Celle-ci résulte en une croyance délirante en l’importance des actions qui sont accomplies par la personne atteinte ainsi que par les gens de son milieu et, plus globalement, par l’humanité entière. Je cours, je fais un effort grandiose et ma sueur, je ne la répands pas en vain, mais pour la gloire de mes pairs ! Je suis capable de dépense et de sacrifice ! Ce que nous faisons est important, voilà ce que notre cerveau sécrète en secret. En réalité, je crois que peu d’actions sont importantes dans la mesure où nos moindres gestes peuvent être ravalés en un coup de gueule du sort. La vie n’est pas cruelle, elle est dépensière ! Il faut se rentrer dans la caboche que la vie n’est pas cruelle, qu’elle n’appelle non pas notre indignation, mais notre admiration devant l’énergie qu’elle déploie pour se perpétrer.

Ça me fait penser à Michael Brecker et à mon professeur d’éducation physique du CEGEP. Deux grands dépensiers qui ne se souciaient pas de leur petite monnaie. Les deux sont morts dans la passion, comme seuls les grands savent le faire. Le professeur d’éducation physique était non seulement un homme en grande santé, il était également passé maître dans l’art oratoire, notamment dans les grands discours apologétiques. Comme il savait illustrer la gloire du corps par de grandes tirades, elles-mêmes soutenues par ses muscles tendus ! Il ressemblait vaguement à Monsieur Net et ne cessait de nous répéter l’importance de garder la forme.

- Regardez-moi ! Je suis dans la cinquantaine et j’ai gardé la santé et la force de mes jeunes années ! Je vais vivre vieux et en santé ! Il n’y a rien de plus important que la santé, vous allez vous en rendre compte un jour, croyez-moi.

C’est à peine s’il ne sortait pas le repentez-vous, car vous avez péché ! En y repensant, je ne sais plus si ses discours étaient risibles ou admirables. Mais le risible aussi est admirable ! Une chose est certaine, c’est qu’un matin, ce n’est pas lui qui nous attendait au gymnase, mais un jeune remplaçant.

- Je vais remplacer Monsieur Net jusqu’à la fin de l’année. Il a fait un ACV cette semaine… il est plongé dans un coma profond depuis ce temps-là… Il ne risque pas de revenir.

Voilà l’ironie dont la vie est capable !

Michael Brecker, dont j’écoute la musique en me remémorant ces événements de ma jeunesse, est lui aussi mort d’une manière tragique, il y a deux ans, d’un cancer de la moelle.  Au sommet de son art, il avait enregistré plusieurs albums mémorables lors des dernières années, et il devait maintenant tout arrêter. Avant de mourir, il a fait un dernier album, intitulé Pilgrimage, avec de grands musiciens jazz de notre époque, qui étaient aussi ses grands amis. Je vous jure, c’est tellement déchirant d’entendre ses solos larmoyants ! Quel tragique ! Quelle belle manière de mourir ! Il savait très bien qu’il allait crever, que c’était la dernière trace qu’il laissait de son passage sur Terre, du moins en tant que musicien.

Le dernier solo, en toute lucidité.

N’est-ce pas beau ? L’accompagnement des musiciens est empreint d’une retenue remarquable… Ils laissent à Brecker suffisamment d’espace pour s’exprimer, l’espace infini dont a besoin un grand de son espèce pour mourir.


Mes habits du dimanche. En faveur d’un pessimisme affirmatif

23 août 2009

Plus jeune, j’ai été un sportif fini… vraiment ! Je ne tenais pas en place. Puis la pensée, la littérature ont miné longtemps en moi tout désir de faire de l’activité physique. Ou plutôt : toute activité physique autre que celle qui consiste à activer mon cerveau. Parce que penser est un sport extrême, non ? C’est l’activité la plus épuisante qu’il m’a été donné de pratiquer, sans doute. Aussi, mon allégeance progressive au pessimisme aidant, j’ai cru longtemps, à tort ou à raison, que le caractère hygiénique du sport entrait en contradiction directe avec mes conceptions de la vie, que je jugeais le plus souvent dégoûtante, pour le dire franchement. C’est comme ça que je suis devenu adulte. Ou plutôt, pour être plus juste il faudrait écrire : c’est comme ça que j’ai cessé d’être un enfant.

- Le pessimiste, pensai-je alors, méprise la santé.

À tout le moins, il n’entreprend rien qui puisse faire en sorte de prolonger son existence. Aujourd’hui, peut-être plus pessimiste que jamais, j’ai l’impression que mes pensées au sujet de la santé étaient fausses, pétries par mon indécrottable lâcheté. Si j’affirme ma lâcheté avec un tel sans-gêne, c’est que je suis d’avis que la plupart d’entre nous sommes lâches. C’est important qu’on se le rappelle parfois, car notre mémoire aussi est paresseuse. Oui, nous sommes des lâches, et c’est pourquoi nous préférons de loin les grands discours, qui ne nécessitent que peu d’efforts des mâchoires, à l’action que ces discours appellent. Mais je donne peut-être l’impression de me contredire ? Ne disais-je pas plus haut que la pensée est l’activité physique la plus éreintante ? Oui, mais discourir ne signifie pas penser. Il est impossible d’établir là une équivalence, puisque le plus souvent, la pensée profonde demeure silencieuse.

Je partage l’avis de Schopenhauer à propos de l’optimisme :

[...] l’optimisme, quand il n’est pas un pur verbiage dénué de sens, comme il arrive chez ces têtes plates, où pour tous hôtes logent des mots, est pire qu’une façon de penser absurde ; c’est une opinion réellement infâme, une odieuse moquerie en face des inexprimables douleurs de l’humanité.

- Le monde comme volonté et comme représentation.

De ce passage, je pense qu’il faut d’abord retenir l’idée que l’optimisme relève peut-être davantage de l’opinion que de la pensée réfléchie. Rien ne me rend davantage de mauvaise humeur que d’entendre quelqu’un vanter les beautés de la vie, alors qu’il n’a jamais connu ni la faim, ni la misère. L’optimisme est un individualisme. En fait, je pense qu’il s’agit d’abord d’une pathologie. Puisque nous sommes habités d’une volonté de conservation de soi et de l’espèce, volonté bien plus forte que notre capacité à juger, il va de soi que l’optimisme apparaît comme étant le bon camp. Cependant, si l’on veut réfléchir au devenir de l’humanité, et pousser la réflexion jusque dans ses ultimes retranchements, est-il vraiment possible d’être optimiste et d’y croire ? Pour le dire comme Nietzsche, trop souvent le penseur croit être à la recherche de la vérité alors que, ce qu’il cherche, c’est plutôt la santé :

Dans toute activité philosophique, il ne s’agissait absolument pas jusqu’à présent de « vérité », mais de quelque chose d’autre, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie…

- Le gai savoir

L’optimisme est un réflexe de préservation. C’est une question de foi ! Tout ira pour le mieux et le bonheur triomphera.

Souvent, on associe le pessimisme à une sorte d’individualisme grincheux. Je concède que de tels caractères existent. Je suis sans doute de ceux-là.  Mais ce n’est pas de ce pessimisme-là dont j’entreprends l’éloge. En fait, je crois que le pessimisme est un refus de l’illusion. Est-ce un hasard si la douleur marque notre corps alors que le bien-être, lui, ne laisse pas de traces ? Le pessimisme est une position philosophique en faveur de la vérité, un engagement dans un chemin difficile et laid, sur lequel toutefois on s’écorche et s’assure ainsi de sa véridicité. Je sais, l’optimiste me dira toujours qu’il s’agit de perspective, que c’est le regard qui fait la beauté ou la laideur de monde. Eh bien, c’est un argument typiquement jovialiste que celui-là. Lorsqu’on réfléchit, on ne choisit pas le résultat de nos observations. De trouver la vie si belle, de désavouer l’omniprésence du malheur relève ou bien de myopie ou bien de mauvaise volonté. La première se corrige et la seconde se combat, dit Nietzsche. Et Il a bien raison.

Je reviens maintenant à l’activité physique, à l’entretien du corps et à ses liens avec le pessimisme. Je crois que le penseur pessimiste doit lutter contre l’avachissement qui le guette. Lutter contre l’esprit de lourdeur. Je crois que le penseur pessimiste ne doit pas avoir honte d’affirmer ses idées, même si elles sont le plus souvent accueillies froidement par ses collègues, disons-le comme ça. Je crois fermement que, contrairement à l’optimisme qui est une mièvrerie sans utilité autre que de préserver la santé de l’intellect fragile qui l’accueille, le pessimisme a un rôle important à jouer dans notre éducation collective. Ducharme écrit quelque part que «le mépris de soi justifié est une maladie dont personne ne se relève.» Je crois pourtant qu’une bonne dose de mépris administrée par nos penseurs pessimistes les plus rigoureux serait la bienvenue. On apprendrait ainsi à se relever. Pourquoi ? Simplement parce que les discours optimistes ont quelque chose de messianique qui fait en sorte que leurs partisans sont persuadés que le bien est un état assuré, une qualité inaliénable de l’univers. Le pessimisme, au contraire, présuppose l’impossibilité, à tout le moins actuelle, de ces états idylliques. En tenant un discours réaliste, en osant traiter de l’abject non-pas comme d’une anomalie, mais comme d’une réalité proliférante, peut-être pourrions-nous améliorer notre sort. Ne pas croire au paradis, c’est déjà s’éviter les souffrances d’une croyance déçue.

Voilà, je me tiens en forme pour vivre longtemps, fort et en santé, afin d’avoir toute l’énergie nécessaire pour argumenter contre le sens commun et ses adeptes.

En cela, j’ai une admiration sans limites pour Beckett, lui qui a su déployer tant d’énergie à représenter les sombres aspects de notre condition humaine. J’aimerais vivre vieux, comme lui, et avoir le visage marqué par les froncements de sourcils incessants qu’entraîne la proximité de la bêtise. L’optimisme est un non-sens ! À quoi bon réfléchir si tout va bien ? Pourquoi ne pas laisser le progrès poursuivre sa prodigieuse marche ?

Bah…!


Ma piscine fabulée

9 août 2009

J’ai pris l’habitude ces derniers temps d’aller nager à la piscine intérieure qui se trouve en face de chez moi. Contrairement à certains, je préfère les piscines intérieures et leur éclairage froid à celles qui se trouvent en plein soleil. Il y a quelque chose de particulier dans le bourdonnement des néons qui fait en sorte que je me sens dans l’antichambre de la vie. Et j’y nage avec fureur.

J’aime l’instant de la propulsion sur la paroi de la piscine, quand je me retrouve sous l’eau, juste avant de refaire surface et de me mettre à nager. Un des rares instants de l’existence ou rien n’offre aucune résistance. J’aime également le rythme régulier avec lequel on doit expirer l’air en battant des bras, puis prendre une grande inspiration, rapidement, tandis que l’on sort la tête de l’eau. Il y a quelque chose de tout à fait machinal dans ces gestes qui m’aident à m’oublier. Et qui n’a pas besoin de s’oublier…?

Plus jeune, il m’arrivait d’ouvrir mes yeux dans la piscine sans les lunettes de protection, et je me rappelle le plaisir que me procurait la vue des halos de couleurs, même s’ils venaient de paire avec l’irritation des yeux. J’avais déjà une certaine propension aux altérations de la perception, sans aucun doute.

Aujourd’hui, j’ai rencontré à la piscine un vieil homme qui avait le visage et l’expression de Samuel Beckett. Il est assez difficile d’imaginer Beckett faisant du sport, j’en conviens, et pourtant le comportement du vieil homme me semblait tout à fait à l’image de ce qu’aurait fait Beckett s’il était allé à la piscine. Il se battait mollement contre l’eau, épuisé, poussant des râles qui dénotaient une absence totale d’énergie. Chaque fois que je croisais son regard, il me regardait d’une manière qui laissait clairement comprendre son mépris pour mon enthousiasme de nageur. Et de fait, je me sentais plutôt mal de nager si élégamment et avec autant d’énergie devant le maître. J’ai même eu envie de feindre une absence de synchronisme dont je croyais qu’elle était susceptible d’attirer sa bienveillance. Quel ridicule… En faisant mes longueurs, je pensais à Beckett nageant dans le même corridor que moi, et, l’observant, je me suis amusé à imaginer qu’il était sans doute là dans l’espoir de mourir noyé. Il semblait si épuisé lorsque je suis sorti de la piscine, il nageait avec un tel manque de coordination que j’ai cru, pendant un instant, qu’il était sans doute possible qu’il s’agisse d’une tentative de suicide où se conjuguait le pessimisme et un certain sens de l’humour. Je trouvai en tout cas l’idée bien drôle.


Narcose

26 juillet 2009

J’aimerais que beaucoup de gens puissent lire ce texte lentement, en récitant intérieurement chacune de ses lignes comme s’il s’agissait de leur propre pensée. Avoir, au moins, des illusions partagées. Mais je ne suis pas seul à être seul avec mes aspirations. Quel est notre projet ? Qui sont nos ennemis ? Tout me semble si vague et indécis, drapé d’un voile d’anonymat. Trop souvent nous parlons du système comme s’il s’agissait d’un mécanisme dont le ressort a été remonté une fois pour toute. Mais qui sont ces horlogers minutieux qui ont réglé nos existences ? Je me souviens d’un poème de Tzara où il évoque une horloge dont les aiguilles tranchent des têtes en tournant. N’est-ce pas à cela que nous sommes tous réduits ? Faut-il être poète pour évoquer des vérités si prosaïques ? Tant de questions.

J’aimerais pouvoir mettre un visage sur ce que je déteste afin que ma haine cesse de se retourner contre mon incompréhension. Parfois, je me sens armé pour la grande lutte. Or, aucune lutte ne s’offre à moi. Je rumine et dépense toute mon énergie à digérer ma colère. Il faut profiter de la vie, me dit le sens commun. Sans doute. Mais pour cela, il nous faudrait redonner consistance à ce que d’autres avant moi nommaient la vie rêvée.

Je reprends la pensée d’Aquin, déjà citée ici : « Le spectacle des vies inachevées est le plus désolant ; ces hommes à l’état informulé, en larves intérieurs, pensé-je, ont peut-être été patients, ils ont pris leur temps. Moi je n’ai pas ce temps et j’exècre leur patience. »

Je partage cette vision des choses à une différence près : je n’arrive pas à saisir l’objet de mon impatience. Cette impatience me semble précieuse et le fait que je me trouve réduit à la gaspiller m’attriste. Je ne peux tout de même pas me révolter sans cesse contre notre incapacité à agir. Quand viendra donc le moment où nous serons las de cet état de narcose ? L’absence de danger nous préserve de la mort, mais nous rend également incapable de mesurer la distance qui nous sépare de la vie.


Nos regards fuyants

21 juillet 2009

Quand je croise un vieil itinérant écroulé sur le trottoir d’une rue achalandée, je ne peux m’empêcher d’imaginer que c’est moi-même que je rencontre, ma vieille personne aigrie par les saloperies qui nous guettent. Comme dans la  nouvelle « L’autre »  de Borges où il tombe face à face avec sa jeunesse dans une rue de Boston. Borges affirme que le fleuve devant lequel il se trouve lui fait penser au temps, à « l’image millénaire d’Héraclite. » Sur la rue ste-catherine, avec le flot incessant d’êtres anonymes qui coulent de part et d’autre, j’ai aussi le sentiment d’être confronté à l’image du temps. Il n’y a que l’itinérant qui se situe hors de celui-ci, assis sur ses guenilles atemporelles, la main tendue vers une réalité qu’il ne connaît plus.

N’est-ce pas moi qui tend la main lorsque je vois le gros plan déformé du visage du mendiant qui me supplie de lui offrir quelques pièces de monnaies ? Que dis-je exactement ? « Merci quand même ? », ou encore « Désolé » ? D’abord, je ne demande rien, sinon un regard pour me prouver que je participe encore à la grand fête. Je ne mendie pas, je me tend comme un miroir devant vos regards fuyants.

S’agit-il bel et bien d’un dialogue dans ce cas-ci ? Ne s’agit-il pas plutôt du monologue intérieur, ininterrompu, mais auquel j’accorde si rarement l’attention qu’il mérite ?

« Si cette matinée et cette rencontre sont des rêves, chacun de nous deux doit penser que le rêveur c’est lui. Peut-être cesserons-nous de rêver, peut-être non. Entre-temps nous sommes bien obligés d’accepter le rêve, comme nous avons accepté l’univers, comme nous acceptons le fait d’avoir été engendrés, de regarder avec les yeux, de respirer. »

J’ai noté que je ne me regarde plus, lorsque je me rencontre dans la rue. Je m’évite. Je ne sais pas lequel de nous deux, le vieux ou le jeune, est le plus effrayé par L’hydre-univers tordant son corps écaillé d’astres.

Et pourtant, quand je croise un jeune étudiant qui marche sur le trottoir d’une rue achalandée, je ne peux m’empêcher d’imaginer que c’est moi-même que je rencontre, ma jeune personne qui, lorsqu’elle me regarde, appréhende…