Ce matin, une femme merveilleuse déjeune dans un bistro avec un homme absent, un homme tout juste bon à penser qu’il pense mal : moi. Cet homme, dans son incapacité à sourire, se dit qu’il se trouve là dans une situation où précisément il doit sourire puisque la vie lui offre ce qu’elle a de meilleur. Une assiette de fruits succulents ne lui dit rien, oui, la beauté est amère, pense-t-il, la beauté est amère et la poésie me rend malade.

Une femme, seule à la table du fond, lit L’homme à tout faire de Robert Walser et l’absent trouve la scène émouvante. Je n’arriverai pas à terminer mon assiette, dit-il, bien qu’il n’ait grignoté que quelques raisins, tranches de melons et fraises. Non… je n’y arriverai pas.

Il s’écoeure, pense à Ducharme au moment le moins opportun, « le mépris de soi-même justifié est une maladie dont personne ne se relève », comment puis-je être arrogant au point de croire que je souffre plus qu’un autre…? Non, je n’ai pas le monopole de la douleur. La femme merveilleuse lui donne ses plus beaux sourires, sa présence radieuse qui le fait souffrir tant il croit ne pas être fait pour le bonheur.

J’ai eu la chance de connaître mon arrière grand-père, mort à l’âge de 93 ans dans un centre pour personnes âgées après avoir passé sa vie à osciller entre la ferme familiale et les chantiers en forêt où il exerçait le métier de bûcheron. L’hiver, il dormait au milieu des chevaux, réchauffé par leur haleine…. et par le gros gin. Comme un petit Jésus.

Un des souvenirs les plus marquants de ma lointaine jeunesse est cette habitude que nous avions de rendre visite à Amédée, les dimanches, pour ne pas qu’il se sente seul (lire ici : pour ne pas que la famille se sente coupable de l’abandonner à son sort de vieillard). J’étais un petit cul et je ne comprenais pas très bien ce qui se passait. La seule chose qui était clair, pour moi, c’était l’envie de sauter sur les genoux de l’ancêtre et de plonger ma petite main avare dans la poche de sa chemise où il cachait toujours des bonbons. Des bonbons, juste pour moi, j’étais le seul enfant de la famille à l’époque. Je me souviens qu’il portait toujours la même chemise à carreau, une chemise brune qui devait être confortable. Ma relation à mon arrière grand-père se résume à ce rituel répété jusqu’à la fin, ma petite menotte dans la poche de sa chemise, le bandit au grand sourire qui devait rendre le vieil homme heureux. Sans doute.

Quand Amédée est décédé, je n’avais pas tout à fait cinq ans. Mon premier contact avec la mort, un premier vertige devant l’insondable. Je me souviens, le jour de l’enterrement, ma mère avait écrit un petit mot, sur une carte minuscule que je devais glisser dans la poche de la chemise d’Amédée, le moment venu. La même chemise, brune comme les taches qui parsemait le visage fatigué du cadavre. Je me souviens m’être demandé s’il y avait encore une surprise pour moi dans cette poche, une dernière… Non. La mort m’avait volé mes bonbons.

Des échos qui viennent de loin m’empêchent de réfléchir. Le passé est à trois lettres de la pensée. Le passé est un tissu dont on se revêt les jours de pluie lorsqu’on a mal à l’être. Je possède de ces étoffes qui me déchirent l’échine, je possède des manteaux qui sont eux-mêmes des intempéries. Mon corps est lourd comme une absence. Ce soir je sourirai, car je suis un pendule. Ma pensée est trotteuse, ma pensée tourne en rond. Et pourtant, je vois bien que tout ça avance, inéluctablement, vers une fin indéterminée. Je pense à ce titre magnifique du récit de Michel Beaulieu, Je tourne en rond mais c’est autour de toi. L’amour arrive toujours trop tard et trop tôt nous en sommes repus. Nous sommes seuls et sales, poussiéreux comme de vieux livres indéchiffrables.

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Je voulais vraiment écrire, malgré l’ivresse. À tout prix. À défaut de pouvoir formuler une pensée qui soit cohérente, j’ai décidé de pianoter sur mon clavier comme si j’eut été musicien. Remarquez, j’ai tout de même réussi à écrire le mot “quoi”, ainsi que le début de “ressemble”. Je crois me souvenir avoir voulu écrire « À quoi ressemble mon existence… ? ».

Mon ami Simon et moi avons décidé de recommencer à animer “Jazz mon char” dès la rentrée scolaire, après presque un an d’interruption. Cette fois-ci, ce sera sur les ondes de CKRL. Je m’ennuie du micro, je m’ennuie des longues séances d’écoute musicale avec mon collègue afin de déterminer quelle bombe rythmique nous allons envoyer dans les oreilles des auditeurs. Je lisais cette semaine Oui de Thomas Bernhard (merci Albertine, je te serai toujours reconnaissant!) qui affirme, je paraphrase, que la philosophie est musique et que la musique est philosophie. Oui ! Je me questionne souvent à propos de la musique. Mais quel est ce langage qui nous emporte ? Que nous dit-il ? Le jazz, pour moi, a ceci de particulier qu’il incarne une question philosophique que je juge fondamentale, une opposition forte, insoluble : la dichotomie entre la liberté et le déterminisme. Le jazz, c’est la tension entre la structure, le défini, et la liberté, l’informe ; le jazzman construit une suite d’accords qui vient donner une cohérence à l’ensemble, pour ensuite se distancier de la structure : l’improvisation joyeuse, en équilibre précaire. Le solo, c’est la subjectivité mise à l’épreuve. Peu de gens aiment le jazz et certains affirment que c’est toujours la même chose. En fait, il s’agit pour moi de réflexions d’oreilles grossières, d’oreilles habituées à ingérer des suites de quatre accords majeurs (et quand c’est trois, là, c’est le summum !). Les grands solistes développent un langage qui leur est propre. En écrivant ces lignes, j’écoute Steve Coleman, qui est non seulement un grand soliste, mais aussi un compositeur, en plus d’être un philosophe du jazz. Sur le site du M-Base Collective, un groupe d’investigation musicale, vous pouvez mettre la main sur une vingtaine de ses albums, en plus d’avoir accès à certains essais écrits par le musicien. Parmi les albums à télécharger, je ne saurais trop vous suggérer Cipher Syntax, qui est un véritable petit bijou de Groove bien tendu et grinçant, comme je les aime. Comme le disait Frank Zappa : « Jazz is not dead, it just smells funny. »

Je passe mes ambitions au tamis. Je prends les pierres grossières et les lance de manière à ce qu’elles bondissent sur un lac mental qui me tient compagnie. Les morceaux les plus fins, ceux qui se glissent sans misère au travers du filtre, je les mange en m’enivrant de porto. Je m’allège du futur, je me débarrasse des probabilités, des suppositions. Vive maintenant.

Kafka, depuis notre arrivée dans le nouveau laboratoire, tente par tous les moyens de s’enfuir. Moi aussi ces jours-ci je me sens des instincts de nomade. L’ailleurs m’appelle. Ce n’est pas tellement le voyage qui me tente. Non. Je n’ai pas envie de vacances, simplement d’un lieu qui ne soit pas ici. La soirée est calme, je suis seul sur mon balcon et je me trouve ennuyeux. Je suis de mauvaise compagnie. Les livres ne s’en plaignent pas, heureusement. Je retourne lire. Loin.

Tout n’arrive pas au bon moment. Au bon endroit. Faisons un peu de ménage dans notre spatio-temporalité, chère Fiction. Qui a dit que la temps arrangeait bien les choses ? Sagesse proverbiale, ouais. En fait, le temps arrange les choses parce qu’il érode les parois de nos souvenirs. Voilà, on dit que le temps arrange tout alors qu’il engourdit nos synapses, alors qu’il drape nos malheurs d’un oubli qui est lâche, vain, déprimant.

En ma qualité d’homme festif, je troque pour quelques semaines la quiétude de mon laboratoire afin de participer aux divers événements estivaux qui enflamment ma belle ville.
- Je suis nomade comme une oeuvre d’art.
Hier soir, des milliers de personnes se sont rassemblées pour bouncer sur le rap de IAM. Tout le monde connaît les paroles, c’est fantastique. « L’encre coule le sang se répand / la feuille buvard absorbe l’émotion / ces images dans ma mémoire / Je parle de ce que mes proches vivent / de ce que je vois / des mecs coulés par le désespoir / qui partent à la dérive… »
Avant hier, prestation superbe devant une foule quinquagénaire amorphe, j’écoute la formation No jazz, un band français qui fait de l’électro-jazz. Les pauvres, ils ont joué à Montréal la veille, sur la scène Groove, là où ça danse comme des déchaînés, et puis ils atterrissent à Québec, le 400e, c’est à croire que nous sommes des momies du temps de Champlain. « Ouais… cette pièce là on ne la fait pas normalement, c’est beaucoup trop tranquille, mais ici, ce sera parfait…! » La honte.

Le Moulin à images, il faut le dire, est une pure réussite, une brèche dans la monotonie, un projet de Titan. 600 mètres d’image-temps, Deleuze en tomberait sur le cul. Il eut été si facile pour Lepage de tomber dans l’éloge et la flatterie… J’admire son audace. Le Moulin à images offre une vision personnelle forte, bien campée dans sa subjectivité, sans complexe. Comme il est beau de voir les vitraux d’église éclater, de voir la bourgeoisie tourner sur les silos comme des pantins. Merci.

Je vois ce que je veux voir, c’est-à-dire l’imprévu. Étant emporté par le flot de la foule qui se dirigeait vers les feux d’artifices, le plus gros jamais fait au Canada, je pensais à Gombrowicz qui, dès le premier passage descriptif de Cosmos, soulève le problème de la description :

« Je regardai aux alentours et vis ce qu’il y avait à voir, et que je ne voulais pas voir parce que je l’avais vu si souvent : des pins et des haies, des sapins et des maisons, du gazon et de la mauvaise herbe, une fossé, des sentiers et des plates-bandes, des champs et une cheminée… l’air… et tout brillait au soleil, mais en noir, le noir des arbres, le noir de la terre, le noir des plantes, le tout était plutôt noir. »

Je pensais à ce passage de Gombrowicz que je trouve intriguant en me disant qu’au moment précis où la foule m’emporte, où mes pieds ne m’appartiennent plus, où l’ivresse est collective, je vois précisément ce que je veux voir, c’est-à-dire l’imprévu, la vérité, les sourires, les femmes et leur peau de femmes impeccables, les femmes et leur sourire estival, les culs qui suivent ces femmes. Pourquoi le personnage décrit-il au lecteur ce que lui-même ne veut pas voir ? Oui, bien sûr, pour l’amener au moineau pendu. L’air… comme c’est ironique ! Les romanciers réalistes oublient presque toujours de faire respirer leurs personnages. Je respire, avidement, les effluves de décolletés en sueur. J’inhale, insoucieux, la fumée d’une cigarette bon marché, une cigarette d’étudiant, un bonbon de futur cancéreux. Je réalise, là, sur la Grande Allée, que l’écriture est une activité d’obsessif. Cultivons nos obsessions, cher Simon, puisqu’il faudra bien écrire un jour quelque chose qui soit valable. La foule m’obsède. Je me demande comment tout cela fonctionne. Souvent, dans ma jeunesse, il m’est arrivé de construire une immense suite de dominos. J’aimais le moment où, après un méticuleux travail d’agencement, je pouvais enfin donner le coup d’envoi à la réaction en chaîne. La foule est une suite de dominos complexe, il faut tomber n’est-ce pas, Soigne ta chute, dit Flore Balzano, soigne ta chute, cher Soubresaut.
- Je suis nomade comme une oeuvre d’art.
- Où va-t-on, maintenant, foule…?

Ayant oublié mon Moleskine qui me donne inmanquablement des airs de poète déchiré et ressentant plus que jamais le besoin d’écrire, là, sur le champs, je me suis improvisé disciple de Walser l’instant d’un trajet de bus où j’ai noirci l’intérieur d’un paquet de gommes. Quelques petites pensées de blasé en quête de sujets potentiellement déprimants.

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Impossibilité du bonheur : il s’agit d’une joie qui se partage. Or aujourd’hui, même nos sentiments fonctionnent selon la logique économique de la rentabilité. On ne donne pas son amour, on investi dans une relation. Comment ne pas voir tout le ridicule d’une telle affirmation : « J’ai tellement investi dans notre relation. » ? Le seul échange qui n’épuise pas les forces vitales est le partage de bon coeur. Les passions ne supportent pas les dettes.

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Je ne comprends pas les gens qui méprisent le fait de tourner en rond. Qu’ai-je à faire de cette rentabilité de l’être ?