Je n’écrirai plus. Oui, j’ai pris la décision de réorienter mon existence. J’abandonne temporairement les études littéraires pour partir à la chasse aux nuages. Au fond, les deux occupations ne sont pas si éloignées qu’elles ne le semblent d’abord, simplement l’une est concrète et l’autre, disons plus abstraite. Pour parvenir à mes fins, je devrai d’abord mettre au point un aspirateur géant qui me permettra de pomper l’eau douce qui peuple nos cieux, et cela afin de vous protéger, mes soeurs, mes frères. Pour le dire clairement, je suis en mission, et cette mission m’a été confiée par les soubresauts de ma conscience morcelée, cette douce messagère dont je ne sais si elle est lucide ou paranoïaque. Et je n’ai pas les moustaches-radar qui me permettraient d’agir avec la certitude glorieuse du véritable créateur.
Vous ne le savez sans doute pas mais, tandis que nous bloguons, tandis que nous fumons, buvons et étudions pour remplir les interstices de nos existences, des scientifiques se réunissent dans un bunker situé en Suisse afin de débattre quant à savoir à qui appartiennent les nuages. À qui appartiennent les nuages, ces moutons joyeux qui ont fait la joie de notre enfance ? Aux pays au dessus desquels ils se forment, ou encore là où les vents les portent ? Il y a beaucoup de fric à faire et beaucoup de vies à soumettre avec ça. C’est pourquoi ça cogite fort dans le bunker des conspirateurs. C’est un débat important et nécessairement secret qui les anime, comme le sont les débats importants. C’est que l’eau douce est une denrée précieuse qui se raréfie au rythme de nos gaspillages, des printemps qui se succèdent et se flétrissent, des cours asphaltées desquelles les voisins haïssables s’assurent du lustre à grands jets d’eau potable. Et leurs bedaines brillent sous le soleil et sous ces nuages que je pomperai pour vous préserver de la soif et de la mort sèche, mes soeurs, mes frères. Il faut choisir ses combats.
En ce moment, des gens à sarrau se disputent les cieux, poussant la logique d’appropriation des territoires jusqu’à l’appliquer à cet intangible plafond qui est la matière de nos rêves et qui nous rend si petits. Si petits et vains. Des gens petits et vains, des grenouilles gonflées d’ambition veulent s’approprier l’eau du ciel en lui tirant la langue, cette eau nomade que les peuples assoiffés bénissent et que nous maudissons par habitude. Par lassitude. Parce que nous sommes des êtres secs et sales comme des billets de banque pliés dans le porte monnaie d’un vieux bandit anonyme. Des gens vicieux veulent s’approprier les cieux mais j’ai entrepris de les devancer, pour vous, soeurs et frères. Je suis d’avis que le Rêve n’est pas un droit mais une nécessité et je me permet, parce que je vois des gens dormir d’un sommeil sans rêve, je me permet de rêver pour eux.
Cette chasse aux nuages dont je vous entretiens ici n’entraîne pas seulement le problème de l’eau potable et de sa mise en bouteille : les marchands de parasol aussi en auront pour leur argent. Il n’y aura plus, d’ici quelques années, cette ombre salutaire que nous offrent les nuages en plein midi. Il n’y aura plus que la chaleur écrasante et, avec elle, la nécessité d’acheter de l’eau embouteillée. Je l’avoue, je trouve cela bien dommage, moi qui ne supporte que mal la lumière franche, à laquelle je préfère l’ombre, qui me ressemble davantage. Si je fais cela, c’est donc par nécessité et non pas de bon coeur. Si j’entreprends de pomper les nuages, c’est que je sais pertinemment que des escrocs le feront de toute façon, et cela pour vous exploiter, pour vous soutirer le moindre de vos centimes, mes soeurs, mes frères.
Je ne suis pas le méchant de cette histoire.
Si je dis que l’ombre me ressemble davantage que la lumière, ce n’est pas simplement parce que j’appréhende le monde avec le regard triste et angoissé que vous me connaissez. Non. Simplement, et d’une manière beaucoup plus concrète, je suis incapable d’écrire en plein soleil ; la lumière frappe de plein fouet la page blanche que je fixe et me brûle les yeux. Je suis astigmate et mes yeux réclament souvent que je ferme mes paupières, ce qui explique sans doute en partie ma propension au rêve. Ainsi, mon abandon des études littéraires est forcé, en quelque sorte, par l’éventualité que bientôt, si je n’agis pas radicalement, je ne pourrai plus écrire. Ni pelleter les nuages.