
En ma qualité d’homme festif, je troque pour quelques semaines la quiétude de mon laboratoire afin de participer aux divers événements estivaux qui enflamment ma belle ville.
- Je suis nomade comme une oeuvre d’art.
Hier soir, des milliers de personnes se sont rassemblées pour bouncer sur le rap de IAM. Tout le monde connaît les paroles, c’est fantastique. « L’encre coule le sang se répand / la feuille buvard absorbe l’émotion / ces images dans ma mémoire / Je parle de ce que mes proches vivent / de ce que je vois / des mecs coulés par le désespoir / qui partent à la dérive… »
Avant hier, prestation superbe devant une foule quinquagénaire amorphe, j’écoute la formation No jazz, un band français qui fait de l’électro-jazz. Les pauvres, ils ont joué à Montréal la veille, sur la scène Groove, là où ça danse comme des déchaînés, et puis ils atterrissent à Québec, le 400e, c’est à croire que nous sommes des momies du temps de Champlain. « Ouais… cette pièce là on ne la fait pas normalement, c’est beaucoup trop tranquille, mais ici, ce sera parfait…! » La honte.
Le Moulin à images, il faut le dire, est une pure réussite, une brèche dans la monotonie, un projet de Titan. 600 mètres d’image-temps, Deleuze en tomberait sur le cul. Il eut été si facile pour Lepage de tomber dans l’éloge et la flatterie… J’admire son audace. Le Moulin à images offre une vision personnelle forte, bien campée dans sa subjectivité, sans complexe. Comme il est beau de voir les vitraux d’église éclater, de voir la bourgeoisie tourner sur les silos comme des pantins. Merci.
Je vois ce que je veux voir, c’est-à-dire l’imprévu. Étant emporté par le flot de la foule qui se dirigeait vers les feux d’artifices, le plus gros jamais fait au Canada, je pensais à Gombrowicz qui, dès le premier passage descriptif de Cosmos, soulève le problème de la description :
« Je regardai aux alentours et vis ce qu’il y avait à voir, et que je ne voulais pas voir parce que je l’avais vu si souvent : des pins et des haies, des sapins et des maisons, du gazon et de la mauvaise herbe, une fossé, des sentiers et des plates-bandes, des champs et une cheminée… l’air… et tout brillait au soleil, mais en noir, le noir des arbres, le noir de la terre, le noir des plantes, le tout était plutôt noir. »
Je pensais à ce passage de Gombrowicz que je trouve intriguant en me disant qu’au moment précis où la foule m’emporte, où mes pieds ne m’appartiennent plus, où l’ivresse est collective, je vois précisément ce que je veux voir, c’est-à-dire l’imprévu, la vérité, les sourires, les femmes et leur peau de femmes impeccables, les femmes et leur sourire estival, les culs qui suivent ces femmes. Pourquoi le personnage décrit-il au lecteur ce que lui-même ne veut pas voir ? Oui, bien sûr, pour l’amener au moineau pendu. L’air… comme c’est ironique ! Les romanciers réalistes oublient presque toujours de faire respirer leurs personnages. Je respire, avidement, les effluves de décolletés en sueur. J’inhale, insoucieux, la fumée d’une cigarette bon marché, une cigarette d’étudiant, un bonbon de futur cancéreux. Je réalise, là, sur la Grande Allée, que l’écriture est une activité d’obsessif. Cultivons nos obsessions, cher Simon, puisqu’il faudra bien écrire un jour quelque chose qui soit valable. La foule m’obsède. Je me demande comment tout cela fonctionne. Souvent, dans ma jeunesse, il m’est arrivé de construire une immense suite de dominos. J’aimais le moment où, après un méticuleux travail d’agencement, je pouvais enfin donner le coup d’envoi à la réaction en chaîne. La foule est une suite de dominos complexe, il faut tomber n’est-ce pas, Soigne ta chute, dit Flore Balzano, soigne ta chute, cher Soubresaut.
- Je suis nomade comme une oeuvre d’art.
- Où va-t-on, maintenant, foule…?