Si tu regardes par la fenêtre tu pourras observer, malgré les traces de doigts, l’état des lieux. À l’œil indiscret (et le tien l’est certainement) se présentent, sur le comptoir de la cuisine, d’innombrables verres, témoins silencieux de la fête mouvementée qui eut lieu ce soir. Le plus visible, encore à moitié plein de vodka jus d’orange, est si près de tomber sur le plancher qu’il rappelle cette tentation connue de tous, celle de faire un pas de plus, ce qu’on appelle un plongeon. Il a été déposé là plus tôt dans la soirée par la main négligente de la belle Déborah qui, ivre comme un saxophone, voulait danser avec les autres. Le verre en question repose sur un napperon plastifié dont les coins sont racornis et sur lequel est reproduit le célèbre portrait de Marilyn traité par Andy Warhol. Le beau sourire de Monroe est altéré, comme tu le vois, par une brûlure de cigarette qui ponctuera désormais ses dents. C’est Simon qui, éméché comme à l’habitude, sans en être conscient, a ajouté sa touche personnelle au portrait avant d’aller pisser…
Le cendrier, débordant de mégots, souffle sans gêne son haleine de cendre. Dans le salon, épars, les derniers survivants de la fête reposent dans un désordre baroque. Là, sur le divan, deux corps indistincts se fondent. Le soleil s’insinue déjà ; ses rayons se faufilent à travers les trous des rideaux et révèlent la poussière qui sature l’air et qui tourbillonne, modèle réduit de constellations inconnues. Ils dorment. Ils se sédimentent. Leur sommeil est un sommeil de mort, sans rêve. Les visages sont figés, pharaoniques : on croirait qu’ils sont immobiles depuis 5000 ans, attendant que quelques curieux, comme nous, découvrent les trésors de leur tombeau. La débauche, pour eux, est un ersatz de paradis.