Archive pour décembre, 2006

Champ de bataille

16 décembre 2006

Si tu regardes par la fenêtre tu pourras observer, malgré les traces de doigts, l’état des lieux. À l’œil indiscret (et le tien l’est certainement) se présentent, sur le comptoir de la cuisine, d’innombrables verres, témoins silencieux de la fête mouvementée qui eut lieu ce soir. Le plus visible, encore à moitié plein de vodka jus d’orange, est si près de tomber sur le plancher qu’il rappelle cette tentation connue de tous, celle de faire un pas de plus, ce qu’on appelle un plongeon. Il a été déposé là plus tôt dans la soirée par la main négligente de la belle Déborah qui, ivre comme un saxophone, voulait danser avec les autres. Le verre en question repose sur un napperon plastifié dont les coins sont racornis et sur lequel est reproduit le célèbre portrait de Marilyn traité par Andy Warhol. Le beau sourire de Monroe est altéré, comme tu le vois, par une brûlure de cigarette qui ponctuera désormais ses dents. C’est Simon qui, éméché comme à l’habitude, sans en être conscient, a ajouté sa touche personnelle au portrait avant d’aller pisser…

Le cendrier, débordant de mégots, souffle sans gêne son haleine de cendre. Dans le salon, épars, les derniers survivants de la fête reposent dans un désordre baroque. Là, sur le divan, deux corps indistincts se fondent. Le soleil s’insinue déjà ; ses rayons se faufilent à travers les trous des rideaux et révèlent la poussière qui sature l’air et qui tourbillonne, modèle réduit de constellations inconnues. Ils dorment. Ils se sédimentent. Leur sommeil est un sommeil de mort, sans rêve. Les visages sont figés, pharaoniques : on croirait qu’ils sont immobiles depuis 5000 ans, attendant que quelques curieux, comme nous, découvrent les trésors de leur tombeau. La débauche, pour eux, est un ersatz de paradis.

Quand on coupe l’herbe sous le pied de la Jeunesse…

2 décembre 2006

Si je prends aujourd’hui le crachoir, c’est que j’en ai assez de l’indifférence crasse qui règne en maître dans notre société face à l’art et aux productions culturelles. Nous assistons, depuis quelques semaines, à un véritable carnaval d’aberrations administratives. Ce n’est pas nouveau, vous me direz ; et bien j’ajouterai que, si ce n’est pas nouveau, la bêtise a atteint hier de nouveau sommet. Fabienne Larouche, chef d’orchestre de ce distillat des clichés culturels les plus vomitifs qu’est la tristement célèbre télé série Virginie, a raflé le gros lot en se voyant attribué une coquette subvention de 10 millions de dollars pour son prochain film ; Rivard.

Il faut savoir que, dans la logique de l’aide aux artistes de notre beau pays uni, le programme d’aide financière pour le projet Silence, on court ! a été juger trop coûteux pour pouvoir survivre plus longtemps. Ce programme, qui visait essentiellement à offrir une tribune aux jeunes cinéastes, se voyait attribué chaque année la somme de 200 000 dollars. Le lecteur qui est moindrement attentif aux proportions remarquera l’outrageux écart entre la subvention attribué à notre reine du néant créatif et celle retirée à notre relève qui, il faut le dire, aurait de bien belles choses à nous offrir si ce n’était de l’ombre projetée par tous nos pseudos artistes qui roulent sur l’or.

Robert Lepage a bien raison de s’indigner devant l’état de notre culture. Nous pataugeons depuis trop longtemps dans le relativisme des goûts. Tous les gens qui affirment que les goûts ne se discutent pas trahissent en fait leur incapacité à apprécier une œuvre d’art. Aussi, il est bon dans la vie de savoir discerner l’or de la merde, chose que les émetteurs des subventions destinées à la culture semblent incapables de faire chez nous. Il existe une énorme différence, que dis-je, un fossé, un grand canyon entre la démarche innovatrice d’un Robert Lepage et le ressassement gluant des vieux clichés populaires d’une Fabienne Larouche. Or, il faut se souvenir que Robert Lepage s’est vu honoré d’un refus lors de sa dernière demande de subventions pour un projet de film (je dis honoré parce que, apparemment, le refus de subventions dans notre culture de l’insignifiance est une forme de reconnaissance du talent).

Tout cela, évidemment, se passe dans l’indifférence la plus désolante. Méfions nous ; une société dans laquelle l’Art se porte mal est une société décadente, l’Histoire peut nous l’apprendre. « Nous les québécois, nous sommes différents culturellement. » Si cette belle parole avec laquelle nous nous gargarisons depuis des lustres est vraie, ne serait-il pas temps de le démontrer par les actes ? Demandons nous, une fois pour toute ; est-ce que Fabienne Larouche, le symbole presque vénéré de notre décadence culturelle, représente vraiment ce que nous avons de mieux cinématographiquement… ? J’ose espérer que non.