Les civils pavés gris
Caressés sans cesse usés par les semelles des dormeurs
Frotter dans sa marche la route comme l’archet le violon
Surtout ne pas lever les pieds des gens sommeillent
Des fatigues s’agglomèrent et vont et viennent
Ainsi dans ta botte il y a un pied mais s’y trouve aussi l’Italie
Un pas un seul et te voilà ailleurs
Loin de cet ici monotone où tout n’est que cendre
Descendre au fond de soi à en avoir le vertige
La verte tige de la jeunesse bientôt sera flétrie
Dans ce désert de pavés gris
Où les pendus sont des pendules
Où les pendus oscillent
Réguliers comme les secondes
Faucille étincelante de la mort ponctuelle
Belle délivrance
Les douleurs mûres il faut faucher
Comme le blé moudre les souffrances
Surtout ne pas lever les pieds des gens sommeillent
Des fatigues s’agglomèrent et vont et viennent
Font entendre leur silence comme autant de plaintes
Des oreilles s’usent en vain contre les murmures
Douce mélodie des non-dits agoniques
Inaudible musique des souffrances humaines.
Archive pour janvier, 2007
Petite pièce pour violon mal accordé
29 janvier 2007Oeuf brouillé
26 janvier 2007Tu es assise au comptoir. Je ne t’ai jamais rencontré et pourtant, j’ai la certitude que tu te nommes Naïma, belle Naïma qui échauffe ma tête et me donne envie de bière froide. Tu diras plus tard que j’ai été audacieux de t’aborder de la sorte mais, pour le moment, je prends place sur le tabouret près de toi et c’est comme si je pénétrais dans un lieu sacré qui m’est interdit. Je demande une bière au garçon, allume une cigarette pour ponctuer les silences…
- Tu connais John Coltrane ?
- Non, pourquoi ?
- Ah, comme ça… Tu es belle comme sa musique.
Silence. Je fume ma cigarette beaucoup trop rapidement. Le filtre, je l’écrase avec mes gros doigts nerveux, moites. La bière, je la bois comme si je terminais ma traversée du désert. Oui, ton désert, ma belle Naïma. Le regard que tu me jettes – tu le jettes avec désinvolture, comme si c’était un vulgaire déchet et moi, un sac à ordure – ce regard est polaire et brûlant à la fois, je peux le soutenir une, peut-être deux secondes et enfin j’abdique, je me rends, je hisse le drapeau blanc. Une autre bière puis une cigarette ; nouveau stade. Je t’en offre une ? Non, tu ne fumes pas. Soupire, silence, barre de reprise. Oui, tu fais des efforts pour arrêter mais bon, c’est ta sorte, Camel, pourquoi je fume des Camel ? – C’est de ta faute ! que tu me dis en souriant et je réponds oui je veux bien prendre le blâme, alors je fixe la flamme du briquet pendant que tu prends une première bouffée et que tout vole en fumée, ma raison la première. Tu me fais de belles manières. Je dis au poète dans ma tête qu’il serait ridicule d’écrire à propos du bleu de tes yeux. Je pense aussi à l’instant où je t’observe que je déteste la tradition poétique et ses poèmes dédiés aux poupées de la noblesse qui ne les méritaient pas. Toutes ces comparaisons avec la mer et le ciel, si justes et éloquentes, elles ont été gâchées, affadies par des siècles de ruminations poétiques glaireuses… Je te regarde et me vient une question crutiale ; je me demande ce que tu aimes boire… Martini peut-être ? Non. Toutes les femmes fatales boivent du martini et ce depuis un siècle, que ce soit au cinéma, dans les livres ou dans la vie réelle. Toi, tu bois de la sangria.
- Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ?
- J’aime te regarder boire cette sangria. Cela te donne un petit côté vampirique qui s’accorde parfaitement avec le fait qu’à l’instant même, tu saignes à mort la conception que j’ai de la poésie.
Maintenant que tu fumes, l’analogie avec le jazz est parfaite et, si je te demande ton nom, je sais exactement ce que tu vas me répondre. Ne me dis pas que tu es un faux accord dans la divine symphonie, nous le sommes tous et il faut garder en tête que Baudelaire n’écoutait pas de jazz en écrivant ses poèmes…
- Je m’appelle Naïma. C’est étrange, n’est-ce pas ? Je me demande bien où mes parents ont déniché ce nom, je crois que cela vient de l’Islam. Tu sais, tu es plutôt audacieux de m’avoir abordé de la sorte, d’abolir les frontières… Je suis belle et tu es laid comme un pou. Tu fumes et tu bois comme un trou. Tu parles comme un mauvais livre et, le comble, c’est que ça m’attire.
C’est à cet instant précis que ça pivote. À ce moment, Sophie, je ne suis plus que déraison et tu comprends sans misère que si le projet est mort dans l’œuf, j’en fais un œuf brouillé. Je te demande, avec le sérieux que nécessite une telle question sortant de ma bouche :
- Voudrais-tu être un personnage dans ma fiction … ?
Et là je vois bien que je te perds. Tu me glisses entre les doigts, depuis le début peut-être. Lorsque je t’explique triomphalement que, malgré notre rencontre qui tourne à vide je ferai de toi ma belle Naïma, mon amour fictionnel et que dans cette version des choses je te rencontrerai dans un bar semblable à celui-ci tu rigoles, ton rire fend ton être du talon droit à l’épaule gauche. Avec raison, Sophie, avec raison. Mais je persiste à prophétiser ton sort : Tu ne seras plus jamais Sophie pour moi, tout au plus seras-tu la jeune beauté que j’aurai capturé avec les rets de l’écriture… Et même si j’aurai été maladroit, bafouillant devant toi en essayant de t’offrir une bière que tu refusas, en tentant en vain d’établir un contact, un début de conversation pendant que toi tu me considérais avec dégoût, il faut que tu saches qu’à l’intérieur de ce texte il en sera autrement ; je te dirai que tu es belle comme une pièce de John Coltrane, nous fumerons une cigarette ensemble et tu me souriras comme jamais femme n’a sourit à un pauvre raté comme moi. Je te le répète Sophie ; après quelques retouches, tu seras Naïma, sublime, tu t’abreuveras de sangria et moi, je pourrai fermer le livre.