Archive pour février, 2007

Bifurcation

26 février 2007

Je suis assis, au moment où j’écris ces lignes, à la terrasse d’un café au centre ville de Bordeaux. À l’instant où tu lis mon texte, je suis probablement toujours dans ce café. Si je parvenais, par mes mots, à attendrir ne serait-ce qu’un instant ton cœur, viendrais-tu à ma rencontre? Te prêterais-tu à ce jeu pervers dont je veux te parler ou bien reproduirais-tu, comme tant d’autres, le facial du Cri de Munch devant la trivialité de mes propos… ?

Beaucoup de gens bavardent, prennent un verre en profitant du soleil. Assis seul à ma table, je couche quelques notes dans mon calepin. L’expresso est si savoureux dans le tumulte de la foule. Chacun ici prend son plaisir comme il le peut. Moi, je dégraisse ma solitude en comblant le vide ; le mien, celui des pages blanches. Je me donne l’air de quelqu’un qui est absorbé dans son travail mais, au fond, je suis tout ouïe, je prends en chasse le quotidien des hommes pour en faire une histoire de papier. Parfois, je pose mon crayon et je fume une cigarette ; j’attends l’événement et, heureusement, il ne tarde jamais à venir. Ceux qui ont l’habitude de fréquenter les cafés devraient prendre garde ; il y a des gens qui, comme moi, s’y rendent dans l’espoir de capter quelques bribes d’une conversation… Collectionneurs de fragments de vies, voilà ce que nous sommes, comme si la nôtre ne suffisait pas.

J’attire votre attention sur un phénomène qui me fascine ; dans le monde matériel comme dans les livres, il y a des personnages types. Moi, par exemple, je suis l’homme qui, jour après jour, va au café pour gribouiller quelques obscurités dans un calepin. À mes côtés défilent les couples qui jouent aux échecs, les travailleurs lisant le journal, les étudiants absorbés par la lecture du dernier roman de Houellebecq. Parfois, j’ai la vague impression que la vie est un cliché littéraire ; les petites joies, les grandes peines, le trompeur trompé, les chassés-croisés des personnages les plus inattendus qui jalonnent notre existence. L’expresso est si savoureux, dans le tumulte de la foule…

Une jeune femme vient de m’aborder : elle me demande ce que je fais. Je lui explique que je m’adonne à un exercice d’écriture ; j’observe et je note ce qui se passe dans le café, à l’instant. « Par exemple, je viens d’écrire que tu es venue à ma rencontre. Juste avant, je réfléchissais à propos des personnages typiques de la vie et des romans… Tu es la belle mystérieuse, la Nadja de ma journée, le coup de théâtre surgissant côté jardin pour interrompre mon monologue intérieur et me faire entrevoir des charmes épidermiques. Tes yeux disent suffisamment ce qu’inconsciemment nous taisons ; nous ne serons tranquilles que lorsque s’accomplira l’union baroque de nos sexes tyranniques… » Je ferme le roman de Breton comme on ferme une porte, le dépose sur la table auprès de la tasse vide. Les visages sont changés ; la lumière du midi a fait place à la froideur électrique. Je rentre à la maison. Demain, après avoir lu ce texte, quelqu’un viendra prendre un café ici, assis à une table près de la mienne et je pourrai, puisqu’il le désire, l’observer, l’écrire, faire le pont entre lui et le monde des mots…

(À suivre…)

Petite pièce pour violon mal accordé # 2

17 février 2007

Vivre est un rituel oublié
L’archaïque cri n’interpelle plus que de sourds désirs
Les larmes distribuent au compte goûte leur salinité
Rares vestiges du vaste océan des passions
Seuls quelques fossiles attestent que nous fûmes hommes
Machines à fabriquer des machines à…
Chimères
Encore faudrait-il huiler ne serait-ce qu’hâtivement
Les engrenages de nos cœurs de rouilles
Ainsi peut-être les balbutiements ancestraux
Fléchiraient les rires négateurs
Grimaces derrière lesquelles la peur
Trace son sillon de limace mais
Vivre est un rituel oublié
Des poèmes se tuent à force de ressassements
Aucunes fleurs ne couvriront leurs sépultures
Des mots s’usent des mots s’usent
S’érodent contre l’indifférence
Pendant que les chiffres s’accouplent et se décuplent
Dans la poche intérieure d’absurdes vestons.

Considérations très sérieuses à lire d’un seul souffle et avec enthousiasme !

12 février 2007

« Je suis tellement musicien que je peux fort bien me passer de musique. »

- Citation approximative de Robert Walser

 

Comment faut-il comprendre cette affirmation ? Juste avant, le personnage de Walser parle de son émerveillement suite à une exposition d’aquarelles, tout en spécifiant qu’à l’instant précis où il relate ses souvenirs, il entend une sonate. Il existe un phénomène de l’esprit, la synesthésie, que l’on constate fréquemment chez les schizophrènes et qui consistent en une fusion momentanée des sens. Ainsi, un mathématicien peut très bien résoudre un problème difficile en donnant naissance à un concerto cérébral dont il est, peut-être pour son plus grand malheur, le seul auditeur. Rimbaud, de la même manière, attribua diverses couleurs aux voyelles, faisant de la poésie un mode d’expression visuel, pictural. Les amateurs de musique admettent généralement que, malgré l’absence de parole, une pièce instrumentale leur parle avec éloquence, leur raconte une histoire. Folie de la musique ? Peut-être. Mais vous aussi, n’est-ce pas, quant tout va bien, vous avez une petite chanson qui fait son bout de chemin dans la tête ? Et quand ça va mal, qui n’a jamais entendu confusément la sonate à la lune ? Pour ma part, il m’arrive parfois d’entendre Watermelon Man pendant des heures, signe qui ne trompe pas quant à ma bonne humeur. Le pas se fait léger, il va selon rythme de la musique intérieure. J’y pense maintenant ; puisque vous êtes curieux, puisque les lecteurs sont avant tout des pervers avares de révélations croustillantes, je consens à vous susurrer un secret à l’oreille… Ne soyez pas surpris si je vous avoue qu’en écrivant ces lignes je danse, effectuant pour vous les galipettes les plus extravagantes et les grimaces les plus bouffonnes. Un philosophe allemand qui à la fin de sa vie a pleuré sur le sort d’un cheval mourrant a écrit dans un très beau livre que la marche et le voyage sont des activités nécessaires à tous penseurs. Aussi, je m’efforce comme lui de gambader en écrivant, pour ne pas trop m’alourdir, car rien n’est moins bon pour la santé que d’écrire.

Boris Cyrulnik nous apprend dans une de ses conférences que les enfants savent décoder le langage musical avant le verbe. Avant même d’avoir prononcé un seul mot, le bambin réagit à la musique ; il bouge son corps, manifeste son intérêt par des babillages. Cyrulnik nous apprend aussi que dans les cas de maladies d’Alzheimer, les derniers souvenirs à quitter la tête du malade sont souvent musicaux ; une chanson entendue dans l’enfance ou encore une pièce marquante de l’existence. La musique est bien moins innocente qu’on le croit communément ; elle occupe une place primordiale dans notre développement social et intellectuel. Il ne suffit pas de faire entendre du Mozart à son bébé… S’il vous plaît, un peu plus d’enthousiasme… ! Autre fait que je veux rappeler ici, malgré son évidence : il n’existe ni n’a jamais existé aucune société humaine sans musique. Le singe descend de l’arbre, mais il doit encore prendre les os et les pierres, faire un peu de musique pour être homme. Imaginez, les premiers d’entre nous, lorsqu’ils entendirent les oiseaux, la pluie, la foudre, alors qu’eux n’avaient que leurs grognements…

Ceux qui ne croient pas à l’importance de l’art sont selon moi des aliénés. La dévalorisation de l’art si caractéristique de notre époque est un phénomène exceptionnel dans l’Histoire. Remarquons que le début de ce déclin de l’art correspond étrangement à la période d’industrialisation… L’ère du travail ne permet pas les épanchements gratuits, les temps perdus dans les contemplations et les réflexions que procure l’art. Qu’est-ce qui se passe lorsqu’un être humain se trouve face à une œuvre d’art ? Dans tous les cas, il est confronté à l’autre, il est porté à réfléchir. Le « Je est un autre » de Rimbaud exprime parfaitement la gravité et l’importance de l’échange artistique. En étant en contact avec la pensée de l’autre, l’homme découvre aussi ce qu’il est. La pensée et l’art, malheureusement, ne paient pas en monnaie d’homme d’affaire…

Note de frigo

11 février 2007

- Ne pas oublier les incohérents discours que les ivrognes professent tard dans la nuit ; ils sont généralement laids, repoussants, parce qu’empreints de vérité. « On ne s’aime pas, hein !? »

Ma morsure

10 février 2007

Le paradis est un 36 tours qui crépite, une bonne bouteille de rouge accompagnée des lèvres d’une actrice. On a beau dire, faire mousser sa salive en de vains débats métaphysiques, le bonheur est un tricot de trivialités. Respect à Michel Beaulieu qui a rendu sa juste valeur au bol de riz.

Rien n’est plus beau que ces non-dits qui font sourire les amants – me dis-je parfois. Tout est si facile lorsqu’on parle avec les yeux ; la langue est là pour lécher les chairs, c’est évident. Comme elle se fatigue, comme on la torture lorsqu’on lui demande de se débattre dans la bave pour proférer quelques fausses notes ! Taisons-nous un peu ; trop longtemps nous nous sommes épuisés à glapir nos mots d’hommes.

J’ai assisté hier soir à une projection du dernier film de David Lynch – Inland Empire. Comme il est rassurant, ce langage imagé tissé d’incompréhension et de rêve. C’est peut-être là ce qui se rapproche le plus du réel… Aussi on comprend bien pourquoi ce film plonge le spectateur dans un profond malaise dès les premières minutes… Dans ses yeux s’incruste une vérité lourde de sens ; c’est une illusion que de croire avoir le pouvoir de comprendre les hommes. Un film comme un coup de vent sur le château de carte de la conscience…. Conscience fragile, fausse conscience tranquille.

Ce matin, tandis que les pigeons roucoulaient près de ma fenêtre, je suis resté profondément endormi, rêvant d’un bébé dauphin qui me mordait la peau pour me punir de ne pouvoir l’allaiter. À bien y penser, la distance est infime entre la chanson matinale d’un pigeon et les cris oniriques d’un dauphin qui meurt de faim. Aussi cette morsure, bien que rêvée, me fait si mal qu’il me serait bien pénible d’écrire ne serait-ce qu’une ligne de plus à son sujet.

Pattes de mouche

7 février 2007

« Il y a mille manières de tuer le temps et aucune ne ressemble à l’autre, mais elles se valent toutes, mille façons de ne rien attendre, mille jeux que tu peux inventer et abandonner tout de suite. »

Un homme qui dort, Georges Perec

 

Belle insomnie, te voilà donc enfin. Cela faisait si longtemps que je dormais sur mes deux oreilles ! Je ne t’attendais plus. La pluie tombe raide lorsqu’on sommeille, on se réveille un jour et notre lit est un radeau. Dans l’inondation flottent les vêtements des souvenirs noyés, flottent les petits souliers à velcro qui ont été salis lors des parties de cache-cache. Belle insomnie tu es une bonne diablesse de me ramener à l’esprit ces dents de lait qui, du temps qu’elles peuplaient ma bouche, broyaient de bons brins de ciboulette. Fatalement elles tombèrent, une à une, laissant place à un sourire pauvre, jaune et tordu, comme si elles fuyaient ces maudites paroles qui plus tard empliraient ma bouche… Belle insomnie, je ne suis plus seul maintenant que tu as rapatrié le temps, maintenant que tu lui rends sa juste longueur. Ce compas planté dans mon front, inscrivant des cercles qui vont s’élargissant, t’appartient-il ? Je suis heureux de ta venue, ta présence me réconforte et pour tout dire, avant que tu me réveilles, je rêvais d’un stylo avec lequel je fouillais des entrailles qui selon toute vraisemblance étaient miennes. Je crois même avoir écrit, sur une de mes côtes friables, un poème de trois vers dans lequel je suppliais ton souffle de s’étaler à nouveau sur mon visage. Tu es la bienvenue. Avec qui d’autres pourrais-je dialoguer cette nuit, si tu m’avais faussé compagnie ? Mais ne parlons pas de cela, ou plutôt, ne parlons pas. J’agite suffisamment ma langue le jour et, la nuit, je sais bien qu’elle seule mérite le repos. Ne faisons aucun bruit, regardons nous plutôt dans le miroir. Vois-tu comme je m’intrigue ? L’œil scrute l’œil. Je ne sais plus très bien lequel est mien. Rien de narcissique, vois-tu, tant je me dégoûte en ce moment. Regardes-moi, là ! Ma rétine s’agrandit, trou noir glouton qui aspire mon regard. Belle insomnie, ce sont les miroirs qui causeront notre perte, à tous. Nos yeux peuvent regarder la misère, peuvent séduire, promettre, torturer, mais ils sont beaucoup trop faibles pour se sonder eux-mêmes. Et pourtant, c’est peut-être la meilleure chose qu’il leur reste à faire.

Mouvement élémentaire

4 février 2007

Bleu – Toi, moi, traçons ensemble notre route sur la grande toile, soyons heureux.
Jaune – Avec toi, près de toi, je suis à jamais la plus belle, lumineuse et pure.
Bleu – À tes côtés, je me découvre. Je plonge sans cesse dans ta lumière, je baigne en toi et j’y suis bien, magnifique parcours ! Je te découvre, mon regard n’en finit pas d’être ébloui…
Jaune – J’aime quand tu ouvres les paumes pour accueillir mon visage, tranquille demeure à l’écart du monde. J’aime, dans la proximité de nos chairs, être loin de tout.
Bleu – Quand j’y pense – non ! Je n’y pense pas, je sens ! Quand je sens que tu es Vraie parmi les mensonges, quand tu me berces et que je songe, je sais que je suis tout autre et, toi aussi, tu n’es plus tout à fait la même. La luminosité de ton être prend des airs de doux aurores et ma nuit froide, tu l’éclaires comme le premier matin du monde.
Jaune – Cette métamorphose, cette fusion obligée de nos corps, elle ne m’effraie pas et je me réjouis à l’idée d’y disparaître. De ce que nous fûmes avant, esseulés comme un cri sans écho, il n’en subsistera qu’un souvenir ténu car le geste est si beau, si plein… Voilà.

Vert – Je parle en toi et la réponse est nette. Notre vie, verte comme le regard du poète, est libérée de toutes contraintes. Nous sommes, dans la verdeur de notre jeunesse, hors d’atteinte des coups de pinceau du sort. Ton sourire est aussi le mien, nos pleurs aux heures tristes dégoulineront d’une même pâle couleur et le temps, le temps, craquera d’un même mouvement le verni de nos vieux jours…