Je suis assis, au moment où j’écris ces lignes, à la terrasse d’un café au centre ville de Bordeaux. À l’instant où tu lis mon texte, je suis probablement toujours dans ce café. Si je parvenais, par mes mots, à attendrir ne serait-ce qu’un instant ton cœur, viendrais-tu à ma rencontre? Te prêterais-tu à ce jeu pervers dont je veux te parler ou bien reproduirais-tu, comme tant d’autres, le facial du Cri de Munch devant la trivialité de mes propos… ?
Beaucoup de gens bavardent, prennent un verre en profitant du soleil. Assis seul à ma table, je couche quelques notes dans mon calepin. L’expresso est si savoureux dans le tumulte de la foule. Chacun ici prend son plaisir comme il le peut. Moi, je dégraisse ma solitude en comblant le vide ; le mien, celui des pages blanches. Je me donne l’air de quelqu’un qui est absorbé dans son travail mais, au fond, je suis tout ouïe, je prends en chasse le quotidien des hommes pour en faire une histoire de papier. Parfois, je pose mon crayon et je fume une cigarette ; j’attends l’événement et, heureusement, il ne tarde jamais à venir. Ceux qui ont l’habitude de fréquenter les cafés devraient prendre garde ; il y a des gens qui, comme moi, s’y rendent dans l’espoir de capter quelques bribes d’une conversation… Collectionneurs de fragments de vies, voilà ce que nous sommes, comme si la nôtre ne suffisait pas.
J’attire votre attention sur un phénomène qui me fascine ; dans le monde matériel comme dans les livres, il y a des personnages types. Moi, par exemple, je suis l’homme qui, jour après jour, va au café pour gribouiller quelques obscurités dans un calepin. À mes côtés défilent les couples qui jouent aux échecs, les travailleurs lisant le journal, les étudiants absorbés par la lecture du dernier roman de Houellebecq. Parfois, j’ai la vague impression que la vie est un cliché littéraire ; les petites joies, les grandes peines, le trompeur trompé, les chassés-croisés des personnages les plus inattendus qui jalonnent notre existence. L’expresso est si savoureux, dans le tumulte de la foule…
Une jeune femme vient de m’aborder : elle me demande ce que je fais. Je lui explique que je m’adonne à un exercice d’écriture ; j’observe et je note ce qui se passe dans le café, à l’instant. « Par exemple, je viens d’écrire que tu es venue à ma rencontre. Juste avant, je réfléchissais à propos des personnages typiques de la vie et des romans… Tu es la belle mystérieuse, la Nadja de ma journée, le coup de théâtre surgissant côté jardin pour interrompre mon monologue intérieur et me faire entrevoir des charmes épidermiques. Tes yeux disent suffisamment ce qu’inconsciemment nous taisons ; nous ne serons tranquilles que lorsque s’accomplira l’union baroque de nos sexes tyranniques… » Je ferme le roman de Breton comme on ferme une porte, le dépose sur la table auprès de la tasse vide. Les visages sont changés ; la lumière du midi a fait place à la froideur électrique. Je rentre à la maison. Demain, après avoir lu ce texte, quelqu’un viendra prendre un café ici, assis à une table près de la mienne et je pourrai, puisqu’il le désire, l’observer, l’écrire, faire le pont entre lui et le monde des mots…
(À suivre…)