« Il y a des heures dans la vie où l’homme, à la chevelure pouilleuse, jette, l’œil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de l’espace ; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées d’un fantôme. Il chancelle et courbe la tête : ce qu’il a entendu, c’est la voix de la conscience. »
- Lautréamont, Les chants de Maldoror.
Il se lève tôt le matin afin de vérifier sur Internet le résultat des élections. Après avoir pris connaissance du triomphe des adversaires de la droite, il se dit que c’est un peuple entier qui s’est levé du mauvais pied la veille. Il retourne se coucher pour plusieurs heures, il végète sous les draps jusqu’au moment où il devra aller en cours. Pas un mot n’est sorti de sa bouche et déjà une cigarette, comme un bâton d’encens à la commissure de ses lèvres, se consume et part en fumée tel un vieux rêve. Il prépare une petite salade de thon et, dans sa distraction, un peu de cendres tombe dans l’assiette. Il mâche nonchalamment la laitue, dégoûté. Au fond, rien n’a changé, qu’il se dit. Il ne prend pas sa douche, il fuit son regard lorsqu’il met ses verres de contacts devant le miroir, se brosse négligemment les dents. Il marche lentement jusqu’à l’Université plutôt que de prendre le tramway. Il faut fuir les rires, se serait indécent de rire un jour de deuil. Le corps est lourd lorsqu’il porte ses déceptions. Il a envie d’arrêter, là, sur le petit sentier, il a envie de creuser un trou et d’y enfouir ses pieds, de s’immobiliser et de devenir un arbre. Les arbres ont des feuilles et de la matière ligneuse, ils vivent longtemps et n’ont pas de bouche ni de désirs à nourrir. Un arbre s’abreuve de soleil et de terre et, les lendemains d’élections, il ne s’accable jamais de déception futile. Les arbres ne connaissent pas la défaite ; chaque seconde de l’existence d’un arbre est un triomphe. Chaque arbre est un château dans lequel les oiseaux sont des rois. Les hommes, au contraire, sont les esclaves des arbres. Il se dit que s’il était un arbre, il y penserait deux fois avant de donner l’oxygène à ces bêtes vulgaires. En divaguant peu à peu il en arrive à s’asseoir dans la salle de cours où la craie crisse sur l’ardoise des paradoxes dont les intellectuels se repaissent. Ils se gargarisent de concepts et d’abstractions et leurs yeux brillent de contentement. Très bien. La craie crisse des mots qui n’ont aucun sens mais il ne s’en plains pas, il écoute sagement en attendant que cela finisse. La patience est la première vertu à maîtriser si l’on désire être un arbre, si l’on veut porter sa chevelure vers les astres. La bouche de l’enseignante agite une bave centenaire et celle-ci mouille ses lèvres qui craquent sous le maquillage. Elle parle du Theatrum Mundi. Le théâtre du monde… oui. Elle joue son rôle d’enseignante et il joue son rôle d’étudiant. Les étudiants sont toujours dégoûtés les lendemains d’élections ; ils font de magnifiques monologues dans lesquels la Terre un instant redevient l’Eden perdu. L’éternel retour du tragique des choses. La révolte se mute en indifférence et pendant que des spermes prennent d’assaut le temple de la vie des hommes de leur propre gré s’ouvrent les veines et abreuvent la Terre. Le cours se termine, ils en reparleront la semaine suivante. Il évite ses collègues, les saluent par politesse et se dirige vers le café. Des dizaines de gens se tordent de rire en multipliant les grimaces et la vivacité avec laquelle ils discutent lui rappelle cette belle phrase de Maldoror : « Homme, n’as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t’es coupé le doigt ? Comme il est bon n’est-ce pas, car il n’a aucun goût. » Le café aussi aujourd’hui a un goût de néant. Il sort du café et se demande si un homme mourrait de boire tout son sang… Il se dit que se serait bien de jouer une partie de poker le soir, avec les amis, de s’enivrer comme un matelot qui tangue sur la mer des délires. Il a envie de parler de tout, sauf de ça.