Archive pour mars, 2007

Pas un mot

28 mars 2007

« Il y a des heures dans la vie où l’homme, à la chevelure pouilleuse, jette, l’œil fixe, des regards fauves sur les membranes vertes de l’espace ; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées d’un fantôme. Il chancelle et courbe la tête : ce qu’il a entendu, c’est la voix de la conscience. »

 

- Lautréamont, Les chants de Maldoror.

 

Il se lève tôt le matin afin de vérifier sur Internet le résultat des élections. Après avoir pris connaissance du triomphe des adversaires de la droite, il se dit que c’est un peuple entier qui s’est levé du mauvais pied la veille. Il retourne se coucher pour plusieurs heures, il végète sous les draps jusqu’au moment où il devra aller en cours. Pas un mot n’est sorti de sa bouche et déjà une cigarette, comme un bâton d’encens à la commissure de ses lèvres, se consume et part en fumée tel un vieux rêve. Il prépare une petite salade de thon et, dans sa distraction, un peu de cendres tombe dans l’assiette. Il mâche nonchalamment la laitue, dégoûté. Au fond, rien n’a changé, qu’il se dit. Il ne prend pas sa douche, il fuit son regard lorsqu’il met ses verres de contacts devant le miroir, se brosse négligemment les dents. Il marche lentement jusqu’à l’Université plutôt que de prendre le tramway. Il faut fuir les rires, se serait indécent de rire un jour de deuil. Le corps est lourd lorsqu’il porte ses déceptions. Il a envie d’arrêter, là, sur le petit sentier, il a envie de creuser un trou et d’y enfouir ses pieds, de s’immobiliser et de devenir un arbre. Les arbres ont des feuilles et de la matière ligneuse, ils vivent longtemps et n’ont pas de bouche ni de désirs à nourrir. Un arbre s’abreuve de soleil et de terre et, les lendemains d’élections, il ne s’accable jamais de déception futile. Les arbres ne connaissent pas la défaite ; chaque seconde de l’existence d’un arbre est un triomphe. Chaque arbre est un château dans lequel les oiseaux sont des rois. Les hommes, au contraire, sont les esclaves des arbres. Il se dit que s’il était un arbre, il y penserait deux fois avant de donner l’oxygène à ces bêtes vulgaires. En divaguant peu à peu il en arrive à s’asseoir dans la salle de cours où la craie crisse sur l’ardoise des paradoxes dont les intellectuels se repaissent. Ils se gargarisent de concepts et d’abstractions et leurs yeux brillent de contentement. Très bien. La craie crisse des mots qui n’ont aucun sens mais il ne s’en plains pas, il écoute sagement en attendant que cela finisse. La patience est la première vertu à maîtriser si l’on désire être un arbre, si l’on veut porter sa chevelure vers les astres. La bouche de l’enseignante agite une bave centenaire et celle-ci mouille ses lèvres qui craquent sous le maquillage. Elle parle du Theatrum Mundi. Le théâtre du monde… oui. Elle joue son rôle d’enseignante et il joue son rôle d’étudiant. Les étudiants sont toujours dégoûtés les lendemains d’élections ; ils font de magnifiques monologues dans lesquels la Terre un instant redevient l’Eden perdu. L’éternel retour du tragique des choses. La révolte se mute en indifférence et pendant que des spermes prennent d’assaut le temple de la vie des hommes de leur propre gré s’ouvrent les veines et abreuvent la Terre. Le cours se termine, ils en reparleront la semaine suivante. Il évite ses collègues, les saluent par politesse et se dirige vers le café. Des dizaines de gens se tordent de rire en multipliant les grimaces et la vivacité avec laquelle ils discutent lui rappelle cette belle phrase de Maldoror : « Homme, n’as-tu jamais goûté de ton sang, quand par hasard tu t’es coupé le doigt ? Comme il est bon n’est-ce pas, car il n’a aucun goût. » Le café aussi aujourd’hui a un goût de néant. Il sort du café et se demande si un homme mourrait de boire tout son sang… Il se dit que se serait bien de jouer une partie de poker le soir, avec les amis, de s’enivrer comme un matelot qui tangue sur la mer des délires. Il a envie de parler de tout, sauf de ça.

Histoire simple…

18 mars 2007

Virginia Woolf pensait que l’acte d’écrire est ce qui ressemble le moins à vivre. Ça doit être terriblement triste de voir ces mots surgir de sa plume… Surtout quand, comme elle, on voue sa vie à l’écriture. L’autre soir, j’ai eu une conversation avec un type qui me ressemble beaucoup, si ce n’est du fait qu’il déteste la littérature. J’étais si bien défoncé lors de notre conversation que j’hésite maintenant quant à savoir si elle a bel et bien eu lieu et, si oui, dans quelle mesure je suis apte à la retranscrire ici. Il m’a raconté une foule d’histoires d’ivrogne – si j’ai une certitude, c’est qu’il est un ivrogne, un fou – et je sais bien que la plupart d’entre elles sont fausses. Un soir, m’a-t-il dit, lorsqu’il était plus jeune et encore remué par l’espoir, il rencontra une femme de Bilbao qui s’appelait Dalida. L’histoire est simple. En fait, elle tient en une ligne. Ils se sont rencontrés, se sont embrassés à pleine bouche et puis, à la fin de la nuit, se sont quittés pour ne plus jamais se revoir. Ça c’est passé il y a cinq ans – il était alors encore quelqu’un, c’est-à-dire qu’il possédait des choses propres à faire de lui quelqu’un, par exemple un avenir. Cette rencontre avec Dalida a véritablement renversé son univers ; jusque-là, le jeune homme avait porté son regard vers l’avenir – un avenir incertain, certes, mais l’incertitude est un bien car elle est pleine de promesses – et puis, ce fut l’après-Dalida, la négation du futur au profit du ressassement d’un souvenir. Mon ami fut condamné à revivre un passé de rêve, ou plutôt cauchemardesque précisément parce que ce n’est que du passé. Ces petites minutes d’amours futiles peu à peu balayèrent d’un souffle l’étendue de son existence. Cette histoire m’intéressa et je l’encourageai à continuer. « Tu vois, j’ai mis un certain temps avant de devenir cette loque avec laquelle tu discutes ce soir (j’utilise le terme de loque parce qu’il est approprié mais surtout parce que c’est ainsi que mon ami s’est désigné, ce qui témoigne du fait qu’une certaine forme de lucidité n’est pas étrangère à sa folie). Après cette soirée où j’ai commis l’erreur de laisser filer Dalida, j’ai décidé de partir à sa recherche et je l’ai fait, crois-moi, avec plus de détermination que je n’en ai jamais déployé pour tout autre projet dans ma vie. J’ai cherché partout, je me suis même rendu à Bilbao dans l’espoir de la croiser par hasard dans la rue ; elle avait disparu. » Ici, les choses se compliquent un peu, tout d’abord parce que nous avons porté de trop nombreux toasts dans lesquels nous maudissions les infortunes de la vie et ses hasards, mais aussi parce que j’ai eu par la suite la mauvaise idée de lui parler de littérature. Je lui ai dit, dans un élan d’enthousiasme, que j’aimerais bien écrire son histoire. « Ça a quelque chose de très romanesque, ton truc ! L’amour impossible, les vaines recherches de l’amoureux désespéré… » Après cela, il y a un énorme trou noir. Je me suis réveillé le lendemain matin, parmi les bouteilles de bières cassées, avec une horrible gueule de bois et le visage tuméfié. J’ai rapidement déduit qu’il n’avait pas apprécié la manière avec laquelle je voulais recycler son histoire pour en faire du texte. Avec le recul, je dois concéder que j’ai été plutôt barbare avec mon ami. Aucun mot ne rendra jamais sa Dalida à l’amoureux. Parmi les débris, il m’avait aussi laissé une note ; une citation de Virginia Woolf dans laquelle elle exprime l’opinion qui veut que l’écriture est l’opposé de la vie. Oui, je sais, je suis un scribouilleur ingrat et en fin de compte, il aurait peut-être valut mieux que je n’écrive pas cette histoire mais, d’un autre côté, j’en ai payé le droit car c’est avec l’œil enflé et un horrible mal de tête que j’écris ces lignes. En ce sens, peut-être que l’écriture est aux antipodes de la vie, mais il reste toutefois que j’aurai eu la vie dure pour pondre ce texte…

Tentative d’évasion

8 mars 2007

« Vouloir libère »

- Zarathoustra

Hier soir je n’arrivais pas à dormir parce que la pluie battait ma fenêtre mais aussi parce que le son qui en résultait, répétitif et en quelque sorte envoûtant, transportait doucement ma pensée vers d’autres lieux, par exemple en Orient, bel Orient inconnu au fumet d’opium et de femmes bridées, bel Orient où un soleil gorgé de lumière sucrée darde son miel en ombres chinoises, puis vers un désert magnifique où chaque grain de sable est une idée ; dans ce désert aucun homme ne peux survivre ni espérer en faire la traversée car la solitude y est si grande quelle aspire la raison, elle aspire ce qui dans l’œil est profond comme le néant, cet insondable abîme qui est aussi un miroir, désert dans le désert en quelque sorte, et bien que je n’arrivais pas à dormir je dois concéder que je m’abandonnait pleinement à ce jeu de hasard qu’est la rêverie nocturne, non pas par relâchement ou par abandon, mais plutôt avec cette ardeur qui caractérise l’élan du trompettiste, debout comme une montagne et les poumons semblables à ces vallées pleines de cet air vivifiant qui donne sens à l’art, pleines de cette candeur de canyon millénaire et, tandis que je dérivais comme un poème, je conçus le projet d’écrire une phrase, une seule, mais qui serait longue et déroutante comme une nuit sans sommeil, une phrase qui, comme moi, voudrait savoir ce qui se trouve derrière le point final.