Archive pour avril, 2008

Épitaphe

28 avril 2008

Je suis allé marcher dans le cimetière pour y puiser de l’inspiration et tout ce que j’y ai trouvé, c’est un lit pour ceux qui ne dorment plus. Je ne suis pas convaincu que ce soit une belle chose que d’ensevelir nos morts d’une manière si géométrique… Comme à la petite école, les morts se mettent en rang quand arrive la fin de la récréation. Je déplore le manque d’originalité des épitaphes… Sur la mienne, je voudrais faire inscrire quelque chose de drôle, de sinistrement drôle, dans le genre : « Je savais bien que je n’étais pas hypocondriaque. », ou encore « Prière de marcher moins fort. – Le voisin d’en dessous. »

Sans commentaire

27 avril 2008

Il est grand temps que la jeunesse littéraire reprenne ce qui lui est dû : en premier lieu, l’espace d’écriture que constituent les murs des toilettes de l’Université.

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Si seulement le restaurant du Concorde tournait un peu plus vite, nul besoin ne s’y ferait sentir d’acheter une essoreuse à salade.

Buzzati

27 avril 2008

L’année dernière, alors que j’avais quitté mon laboratoire pour explorer le monde, petit poucet rêveur qui égrenait dans sa course des rimes, j’ai eu l’occasion d’assister à une conférence donnée par la traductrice française de Dino Buzzati, auteur italien ayant écrit notamment Il deserto del Tarati (Le désert des Tartares). En lisant Buzzati, on ne peut s’empêcher d’établir un parallèle entre son écriture et celle de Kafka, bien que les comparaisons soient toujours grossières. Le début du récit, pour vous donner un exemple, a une tonalité tout à fait kafkaïenne :

« Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d’être promu officier, quitta la ville pour se rendre au fort Bastiani, sa première affection. Il faisait encore nuit quand on le réveilla et qu’il endossa pour la première fois son uniforme de lieutenant. Une fois habillé, il se regarda dans la glace, à la lueur d’une lampe à pétrole, mais sans éprouver la joie qu’il avait espérée. »

Ce qui m’intéresse dans ce récit du désert, c’est la figure du labyrinthe qu’on y retrouve ; Giovanni erre dans un labyrinthe désertique, et cela m’amène à croire que cet écrivain a eu la même idée que Borges développe dans Les Deux Rois et les Deux Labyrinthes, cette idée d’opposer le labyrinthe traditionnel, le « labyrinthe de bronze aux innombrables escaliers, murs et portes » à un labyrinthe englobant, celui qui contient l’ensemble des labyrinthes et qu’on nomme généralement le monde. J’ai une impression de lecture et certainement suis-je dans l’erreur, mais je crois que les récits contemporains ont tendance à construire des univers fictionnels où les labyrinthes n’ont pas de murs. Cette vision du monde a quelque chose de très angoissante à mes yeux puisque, si l’on ne s’y sent pas prisonnier, il n’y a également aucun moyen d’en sortir.

Orgie mentale

25 avril 2008

C’est le printemps, le temps des dithyrambes à Dionysos, le temps des orgies mentales dans les prés antiques, le temps de savourer la chaleur verte, le temps des jambes qui parlent un langage poétique, le temps des langues enroulées dans des draps de salive, la fonte des cubes de sucre. C’est l’instant des aveuglements en plein midi, le temps des découvertes de passions polymorphes, l’âge où la Terre est plus belle qu’un livre. J’ai vu dans son oeil mon oeil regarder le sien et, à savoir lequel est lequel, je préfère encore répondre que mon regard ne m’appartient pas.

Cul sec

24 avril 2008

Charles Bukowski fut un ivrogne et, en bon intellectuel dissident, il en tira toujours je crois une certaine fierté. Je n’ai aucune misère à le situer dans la lignée des penseurs amoureux de la bouteille, en passant par Socrate, Rabelais, Poe, Duras et les autres. À la fin du Banquet, nous apprenons que Socrate, parmi les convives, est celui qui supporte le mieux l’alcool : « Quand il fut réveillé, il vit que les autres dormaient ou s’en étaient allés, et que seuls Agathon, Aristophane et Socrate étaient encore éveillés et buvaient dans une grande coupe qu’ils se passaient de gauche à droite. Socrate discutait avec eux. » Je voudrais voir Bukowski auprès de ces « Beuveurs tresillustres », je voudrais entendre ce que le « prince des philosophes » aurait à dire à propos de ce magnifique poème écrit par le prince de la bouteille: Play the piano drunk / Like a percussion instrument / Until the fingers begin to bleed a bit.

Vous savez, j’aime penser que Socrate fut si alcoolique qu’il crut jusqu’à la fin pouvoir siffler un verre de ciguë comme si cela eût été un trou normand.

Liberté / oisiveté

23 avril 2008

En pensant à Montaigne je me dis qu’il constitue toujours une arme redoutable, une source inépuisable de citations pour me sortir de l’embarras. Par exemple, hier, alors que des invités de première importance était de passage dans le désordre de mon laboratoire, j’ai sorti des brumes de ma pensée « à sauts et à gambades » cette citation qui a le double avantage de justifier la saleté des lieux tout en donnant une indication non-équivoque sur mon lamentable état d’esprit : « Il n’est pas temps de se laver et décrasser, quand on est atteint d’une bonne fièvre. » Montaigne a également écrit de magnifiques pages sur les pierres aux reins, je vous assure qu’elles en valent la peine…. Mais bon, puisque ma principale profession en cette vie [est] de vivre mollement, je ne vous en dirai pas plus… Vivement la fin, que tout recommence !

Lecture en creux

22 avril 2008

Et si je prenais le problème à l’envers ? Et si, plutôt que de gloser à propos de mes lectures antérieures, plutôt que d’opérer divers agencements textuels pour en faire émerger du sens, je parlais cette fois-ci d’une lecture qui n’est pas encore faite ? Je pourrais par exemple parler du malaise infini qui m’habite chaque fois que je pense à Virginia Woolf, cette écrivaine que je n’ai pas encore fréquentée… Je me sens coupable, terriblement coupable de n’avoir pas lu son écriture de suicidée qui, apparemment, serait à la fois la cause et la conséquence de ce point final. Il y a souvent chez les grands écrivains, je le constate, un rapport étroit entre la nécessité d’écrire et l’impossibilité de vivre, ce dont témoigne Woolf lorsqu’elle affirme que « l’écriture est le désespoir même ». Cette petite phrase que je tiens de Maurice Blanchot, je l’ai retranscrite sur une des poutres du plafond de mon laboratoire, en une sorte d’hommage à Montaigne que je considère comme un maître du bricolage de la citation. Me sachant porté naturellement vers le désespoir le plus crasse, j’ai peur, je l’avoue, de trouver chez Virginia Woolf des idées susceptibles de nourrir ma noirceur.

Pour ne pas trop écrire

21 avril 2008

Tristan Tzara, dans L’Homme approximatif, écrit un vers que je fredonne sans cesse lorsque j’erre dans les rayons de ma mémoire :

« Je me souviens d’une déception sinueuse tirant du passé son amère substance »
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Il suffit de considérer le poids des non-dits pour comprendre l’inconsistance de mon jacassement quotidien.
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Ma parole est à mille lieux de moi, j’ai le souffle court et la souffrance encore verte.
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C’est peut-être par l’oeil que j’ai dit avec le plus de justesse… Je ne regarde pas innocemment le trou noir de ta pupille.
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Si les trous noirs absorbent comme nous le croyons l’énergie et la matière de l’Univers, peut-être alors sont-ils les yeux du monde.
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J’ai résolu une partie du problème de l’envie ; je me console en me disant que je ne manquerai jamais de ce manque.
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Nietzsche montre très bien le caractère égoïste des jugements moraux ; par exemple, le mépris n’est rien d’autre qu’une manière en creux d’approuver son propre rapport au monde. Ce qui fait du mépris, vous en conviendrez, un sentiment méprisable.

Pensées torontoises

19 avril 2008

Je suis si peu de circonstance que, un soir de printemps à Toronto, j’écoute New York in the Fall de Martha Wainwright. Je n’ai jamais vécu autrement qu’en ayant ce sentiment fort d’inadéquation avec mon époque, avec mon milieu, avec les moindres trivialités du quotidien. Je ne trouve jamais le bon mot à dire, au bon moment ; je m’englue constamment dans des envolées où, au final, je ne sais pas si c’est à un interlocuteur ou bien à moi-même que je m’adresse. Ma confusion étant contagieuse, les gens ne savent pas comment réagir devant mes singeries ; il n’y a pas de rire adéquat, il n’y a pas d’objection qui vaille. Ce n’est pas que je sois irréfutable, au contraire… mais on comprend bien à m’entendre qu’il ne vaut pas la peine d’ajouter de bémol ; pour cela, je me débrouille déjà trop bien.
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Je déteste le paternalisme de notre société. Je suis dans ma chambre d’hôtel chèrement payée et je n’ai visiblement pas le droit de fumer ces cigarettes qui accompagnent toujours l’écriture de mon blogue. Si nous pouvons parler ici d’écriture, ce sera donc d’une écriture du manque… quoique, à bien y penser, il n’en existe pas d’autre.
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Il ne se passe tellement rien dans ma vie que, pour croire aux diseuses de bonnes aventures, je devrais n’avoir aucune ligne aux creux des mains.
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Je fume une cigarette, je la savoure, je me sens bien.
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Une journée avant ma communication, je suis à proprement parler sans voix. Mon intervention porte sur la transmission des idées en littérature et, ironie savoureuse, je doute fort que ma voix puisse transmettre quoique ce soit. Est-ce que la vie elle aussi est du côté de la réglementation, me punit-elle pour ces cigarettes fumées dans l’illégalité la plus complète ?
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Les petites étoiles qui ponctuent ce texte sont assurément plus brillantes que celui-ci.
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Comme j’aime me plaindre et, surtout, comme je souhaite ardemment que le WEB entier sache que je souffre, je peux vous révéler sans gêne que mes chaussures de conférencier me saignent les pieds, littéralement. Sur chaque talon, une ampoule grosse et ronde comme un vingt-cinq sous : le prix à payer pour avoir l’air important.
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N’en pouvant plus, je me suis offert le luxe d’une bonne vieille paire d’espadrilles. J’ai également abandonné mes souliers de torture dans un parc, souhaitant qu’un vieil ivrogne y trouve son compte.
Pour qui sont ces souliers suintants de sang épais ? Pour toi mon ami, pour toi qui n’aime pas la vie.
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Je regarde bêtement mes pieds endoloris et je me dis que je ne voudrais pas être un alexandrin.
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Pour ceux qui cherchent encore le concept derrière cette nouvelle forme d’expérience, il s’agit simplement d’ouvrir mon ordinateur, entre deux mondanités, afin d’écrire une pensée qui ne soit pas trop édifiante. J’ai rencontré aujourd’hui un micro sur deux pattes à qui j’aurais bien fait avaler l’édition complète des Rougon-Macquart, chef-d’oeuvre naturaliste dont il se gargarisait comme s’il s’agissait de Listerine.
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Ce grossier personnage à par ailleurs la surréaliste tendance de prendre le nombril de charmantes demoiselles en guise de cendrier.
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C’est en discutant avec les gens du monde que je me rend compte de l’absolue bêtise des questions sympathiques. Ne voudriez-vous pas plutôt m’embêter, chère dame ? C’est que les considérations météorologiques me mettent, pour vous le dire franchement, le feu au cul.
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Je me désole du fait que ma moustache des séries, loin d’être nietzschéenne comme je l’espérait, me donne des airs de Zorro.
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Il faut aller à Toronto pour voir une grosse allemande découper avec une précision chirurgicale l’immense côtelette de porc d’un bistro français.
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Malgré tout, malgré tout… je suis charmé.

Artaud

16 avril 2008

En ce que je considère être un clin d’oeil à Antonin Artaud, peu à peu mon laboratoire mute en dépotoir. Tôt ou tard, Artaud me rattrapera, me dis-je le matin… et ce que j’ai pris pour mes oeuvres n’étaient que les déchets de moi-même.

Encore heureux que par ma désinvolture, je n’arrive pas à prendre au sérieux mon désespoir. Suis-je tragi-comique ?