Archive pour mai, 2008

Arrêt

30 mai 2008

Rarement dans ma vie ai-je ressenti le besoin de prendre du recul, d’arrêter le mouvement de ma pensée afin de la projeter à une distance susceptible d’englober mon passé et mon futur. Je ne m’arrête pas. Mes constats, ainsi, ont le rendu de l’esquisse, la saveur de l’intuition. Je ne sais pas, à proprement parler, vers où je me dirige, que ce soit de manière concrète ou métaphorique, mais je n’ai pas non-plus un sentiment de totale errance. Je gravite. Autour des livres, sans doute. Je vois bien au fil des lectures le paradoxe d’entreprendre l’étude des livres. J’accumule les questions, je creuse, je m’enfonce, alors qu’au départ c’était une quête naïvement spirituelle qui m’habitait. Là où je croyais trouver des réponses, je ne vois que d’ironiques points d’interrogations. Là où je pensais pouvoir boire à la coupe du plaisir léger j’ai découvert de lourds déserts d’anxiétés. Je dois être masochiste intellectuel puisque cette vie me plaît bien, j’aime le funambulisme philosophique qui m’oblige à demeurer vigilant quant au vide qui m’attend et qui ne tient qu’à un fil.

Lecture féline

30 mai 2008

Regardez-moi un peu Kafka, pris en flagrant délit de flânage littéraire, cet après-midi. Il semble dire : « Soubresaut, mon cher, ne voudrais-tu pas me faire la lecture ? La Recherche, je t’en prie… » Il m’arrive souvent de faire la lecture à mon chat. De la poésie surtout. Aujourd’hui par contre, pour me faire plaisir, j’ai récité à haute voix et avec bonheur le premier chapitre de Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman. Sterne débute son roman en faisant gloser le narrateur à propos des circonstances de sa naissance. Il affirme que sa mauvaise fortune est en grande partie due au fait que sa mère ait interrompu son père pendant que celui-ci lui faisait l’amour :

- Pardon, mon ami, dit ma mère, n’avez-vous pas oublié de remonter la pendule ?
- Grand Dieu ! s’exclama mon père, non sans un effort pour étouffer sa voix, depuis la création du monde, une femme a-t-elle jamais interrompu un homme par une question si sotte ?

Souvenirs

27 mai 2008

–» Je viens tout juste de retrouver mon journal d’écriture 2005. Bordel, ce que j’ai pu être fou, excentrique, délirant, pessimiste, vomitif. Voici ce que j’ai noté, le 2 janvier, avec mon crayon baveux : « Écrire ; l’errance des pattes de mouches sur les viandes du coeur. » Aujourd’hui… je garderais seulement les trois premiers mots.

- Je tangue avec le temps dans un tango d’ivresse où la musique ne bat pas la mesure mais la démesure.

–» Bon… c’est un exemple de mon formalisme, j’ai toujours été friand de petits jeux de mots.

- Je vais prendre le désert du jour, s.v.p.

–» J’aimerais bien, un jour, écrire un récit qui s’intitule « Désert du jour ».

- L’homme a du mal à s’habiter lui-même. Imaginons maintenant qu’il doive cohabiter… Coupons-nous les ongles, limons-nous les dents, scions les barreaux de nos cages thoraciques.

–» Oui… je me souviens, j’ai déjà écrit comme si le corps était une cage. Je préfère maintenant l’idée qu’il soit une clé.

« Un sourire sur ma bouche / Tel que si je venais de naître. – De Saint-Denis Garneau

Mon souvenir de lecture de Saint-Denis Garneau est encore très fort… La simplicité dans toute sa puissance.

- J’ai les souvenirs trop longs (comme on dit : j’ai les ongles trop longs.)

*
Alors qu’un poème déjà
Couché sur la page mort-né
Morne et seul l’animal mâche
Son crayon mâche cette angoisse
Propre au vide de la pupille
À cette vrille terrible de vivre
Sans manuel d’instruction.

–» C’est peut-être le seul poème que j’aime encore dans tous ceux que j’ai écrit cette année là. Je le considère comme une petite pierre polie qui condense en elle seule une période marquante de ma vie.
*
Milles pieuvres vidées de leur encre
Pour enfanter le poème.

–» Si je devais me constituer un bestiaire, nul doute que j’élirais la pieuvre comme animal favori.
*
- Il est plus facile d’halluciner une mouche qu’un éléphant.

–» Et la mouche… pas très loin derrière la pieuvre. Je me demande encore d’où elle sort celle-là… Elle me fait rire chaque fois.

« Mais le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même. » – Zarathoustra.

- L’espoir est un mouchoir sur lequel on morve et que l’on remet ensuite dans sa poche de chemise.

–» N’étais-je pas beau, désespéré jusque dans mes métaphores … ?

« Le non-sens est l’aboutissement de chaque sens possible. » – Bataille

–» C’est avec cette citation de Bataille, tirée de L’expérience Intérieure, que j’ai terminé le journal de cette année 2005. L’idée n’était pas mauvaise… Voilà le genre de citation que je pourrais mettre en exergue de l’ensemble de mes textes.

Piège

27 mai 2008

J’ai mis fin à mon mutisme par commodité. Devant lâcher un coup de fil chez Vidéotron et la chose étant, comme vous le savez sans doute, laborieuse, j’ai dû me résigner à délier ma langue. Chaque fois que je téléphone au service à la clientèle, je tombe amoureux. Vraiment, je soupçonne le géant de la Communication de m’avoir espionné dans mon quotidien afin de déterminer quel type de téléphoniste serait la plus apte à tempérer mes colères. Elles sont toujours si suaves, si attentives que je n’arrive jamais à formuler ces plaintes qui constituent pourtant le but premier de mes appels réitérés. Je suis lâche, pathétiquement soumis aux lois de la nature. Attraction, répulsion, il existe sans doute un magnétisme des voix et, à jamais, je suis le jouet des sirènes.

Expérience

24 mai 2008

Bonjour !

Vous êtes bien sur la boîte vocale de Soubresaut. Je suis là, terriblement là, mais je ne répondrai pas puisque j’ai pris la décision de m’astreindre au silence total. Je ne parle plus afin d’expérimenter les effets que cela aura sur mon écriture. Laissez-moi un message et je vous répondrai, par écrit, dans les plus brefs délais.

Hypothèse
Comme il m’est pénible de savoir que je parle chaque jour bien davantage que je n’écris, j’ai pensé qu’en m’abstenant de parler, je risquais fort de développer une certaine aisance dans l’écriture. Je veux, en un mot, sublimer mon désir de parole, le laisser rugir en moi jusqu’à ce que le texte devienne une nécessité.

[Silence]
Ce n’est pas une mince affaire que d’acheter un paquet de cigarettes au dépanneur du coin alors que l’on souhaite garder le silence. Trop tard, je dois m’y faire. J’écris, sur une petite fiche :
« J’vais prendre un Malboro rouge. Extinction de voix : j’ai trop parlé. »

J’ai mes clopes. Il est bon de fumer en silence, par un soir humide où la fumée traîne, et d’écouter le son à peine audible que produisent nos lèvres lorsque l’on prend une bouffée. Les arbres ne parlent pas, ils sont adorables. Si, à ma mort, je devais errer dans le Bardo, je serais fort tenté de m’éloigner de la lumière en espérant me réincarner en arbre. Je souhaite devenir une épinette que l’on abattra pour imprimer de magnifiques livres écrits dans toutes les langues.

[Silence]
Je gratte ma guitare, chose que je n’avais pas fait depuis plusieurs mois. J’ai trouvé quatre accords qui sonnent bien et je groove, seul dans mon laboratoire. Mon chat, lui, dort sur le divan, lourd comme un fumeur d’opium. Le langage musical me fascine et me donne le vertige.

[Silence]
Je viens de me rappeler que le silence absolu est inconcevable. Au plus loin, j’arrive à entendre la plainte de mes tympans qui refusent le vide. C’est un concept assez joli, dans un texte, que celui du silence. Il impose une certaine durée vide qui vient contraster avec le trop-plein des mots.

[Silence]
J’écoute les battements de mon coeur. Comme la vie est bruyante…!
[Silence]
Notre pensée est incapable d’appréhender le vide. On le rattache toujours à des idées qui sont pleines, la plus vulgaire étant cette conception du vide comme vaste espace noir. Pourquoi dis-je souvent que ma vie est vide ? La vie est pleine, pleine de vide apparent qu’il me faut apprendre à délier. Le sens doit-être quelque part, tapi dans l’ombre.
[Silence]
L’un des phénomènes langagiers les plus épatants est certainement le non-dit. Les mots sont scandaleux dans leur polysémie. Le non-dit entre deux complices, à l’inverse , donne toujours cette impression forte d’adéquation totale entre ce que l’on veut signifier et la compréhension du récepteur. Hemingway développe à ce propos sa théorie de l’iceberg. Le roman serait semblable a un iceberg dont les mots sont la partie visible et le non-dit, cette immense masse immergée, invisible mais nécessairement présente.

[Silence]
La locution semble si épuisante pour le cerveau que, visiblement, elle empêche celui-ci de penser convenablement. Je désespère de m’entendre parler. Comme je suis approximatif et superflu !

[Silence]
Je viens de déceler une forme d’ironie particulièrement savoureuse. Le simple fait de taper le mot Silence, à l’aide de mon clavier, donne naissance à une multitude d’ondes sonores. J’apprécie plus que jamais les nocturnes de Chopin. En les écoutant, je me retrouve toujours dans un état propice à l’écriture et je ne peux m’empêcher de frapper les touches de mon clavier comme si je jouais moi-même ces pièces exquises.

Mon carnet fuit

24 mai 2008

Le temps est gris… sortez vos hosties de parapleurs.
*
Je fume une clope, je m’éteins.
*

Souvent, le verso est plus sombre. Avantage d’écrire un blogue.
*
Elle semble penser : comme je suis belle lorsque j’ai de la peine ! Et cela la fait sourire…
*
Tout se résume à la question du Vouloir… Voir p. 263, dans une librairie près de chez vous.

Mécénat

22 mai 2008

Il m’arrive parfois, peut-être pour m’assurer que je ne vis pas dans un décor de studio à la Truman Show, de quitter mon laboratoire afin d’explorer les vastes espaces de notre monde. Aujourd’hui Montréal, bientôt Istanbul, tel est ma devise. J’ai visionné d’ailleurs, il y a peu de temps de cela, un film qui s’intitule Auf der anderen Seite (De l’autre côté), dans lequel la jeune protagoniste, une activiste Turque originaire d’Istanbul, est dotée d’une poitrine qui invite au voyage. Bien que l’euphémisme me sied à merveille, je devrais dire, pour être plus juste, que ces immenses nichons, depuis ce temps, m’obsèdent et me font rêver d’Istanbul. Aujourd’hui toutefois, c’était Montréal, une escapade d’une importance capitale puisque je devais rencontrer la tenancière d’une prestigieuse galerie d’art qui m’a gentiment offert d’être ma mécène – au prix d’innombrables faveurs sexuelles, cela va de soi. Le prix en vaut la chandelle, d’autant plus qu’il y a longtemps que je rêve d’être sous la tutelle d’une riche quinquagénaire susceptible d’emplir et de, hum… vider ma bourse.

Je vous épargne la suite. Réjouissez-vous simplement du fait que le laboratoire est maintenant subventionné Para toda la vida ! Oui… j’oubliais de vous dire qu’elle adore qu’on lui parle espagnol… ¡Voy a hacerte el amor tan fuerte que vas a lamentar haber nacido!

My Foolish Heart

21 mai 2008

Enrique Vila-Matas, l’écrivain sur lequel je travaille pour mon mémoire, affirme dans un bouquin vouloir écrire de la même manière que Miles Davis jouait de la trompette, dos à son public. Pour ma part, il me semble tout à fait enviable d’écrire comme Bill Evans jouait du piano, voûté, recueilli…. coupé de la réalité.

« When you are lost in the passion of a kiss.

Your lips are much too close to mine, beware my foolish heart ! »

Poésie ?

20 mai 2008

Il m’arrive parfois de discuter avec une Ariane bienveillante qui, soucieuse de maintenir à vif les métaux bouillants de ma sensibilité, me pose de labyrinthiques problèmes en prenant bien soin de laisser à ma pensée suffisamment de fil autour duquel s’enrouler. «La poésie est-elle morte, me demande-t-elle candidement, l’oeil vert du poète a-t-il encore de quoi se repaître ?»

*

Je crois bien que la poésie est davantage dans les percepts que dans les choses elles-mêmes. La question est alors la suivante : mes sens sont-ils capables de poétiser ce monde morcelé ?

*

Je me demande ensuite, cela va de soi, si la poésie adhère aux référés. Pour moi, la journée de dimanche, depuis Tzara, sera toujours ce « dimanche, lourd couvercle sur le bouillonnement du sang ». Il n’existe pas en ce monde un arbre qui n’appartiennent pas à Paul-Marie Lapointe, et les retours de voyage sont autant de références à Aimé Césaire.

*

Il y a aussi probablement une sorte de poésie crasse qui, non sans perversion, tue dans l’oeuf mes élans poétiques. Par exemple, je suis totalement incapable d’écrire un poème à une femme. Les mièvreries qui me viennent en tête proviennent de mes lectures de jeunesse, alors que je buvais Verlaine, Aragon et les autres jusqu’à plus soif. Aujourd’hui, comme tout ça me semble risible… jamais je n’oserais écrire, comme l’auteur de La bonne chanson : « Toute grâce et toutes nuances / Dans l’éclat doux de ses seize ans / Elle a la candeur des enfances / Et les manèges innocents. » D’ailleurs, la première chose qu’il faudrait changer dans ces vers, c’est l’âge de cette inconnue, ainsi que sa douceur…!

Bon bon bon…!

14 mai 2008

Bon bon bon. Allons-y pour un peu de narratif, allons-y pour le récit tragi-comique de La bedaine littéraire. Qu’est-ce, vous dites-vous ? Une expression visant à dissimuler les origines sans doute houblonneuses de ladite excroissance ? Je dois expliquer. Le ventripotent blogueur que je suis est certes un fidèle amant de la bouteille, je ne le cacherai pas, mais la vie de lecteur y est pour beaucoup. Assis jour après jour à son bureau, enseveli sous ses grimoires et animé par cette vocation poussiéreuse de l’exploration livresque, le lecteur s’engraisse, sans même s’en douter, au fil du temps. Un matin, le littéraire se lève et, en se dirigeant vers la cafetière, aperçoit du coin de l’oeil sa silhouette dans le miroir, cette masse informe qu’est devenu son corps. Ayant encore en lui un once de bonne volonté, il prend l’initiative de renouer avec le sport et, se rappelant l’époque heureuse de sa vigueur olympienne, décide de se remettre à l’entraînement en salle. Que d’efforts vains ! Le soir même, pour se féliciter de ses exploits au vélo stationnaire, le littéraire décide de lever le coude et invite à sa table quelques grosses Maudites. Il s’installe devant son ordinateur et, désireux d’écrire un billet dans lequel il racontera son combat, sa victoire contre La bedaine littéraire, il prend une première gorgée et débute son texte en écrivant « Bon bon bon », comme s’il était en parfait contrôle de la situation. Après avoir sifflé quelques bières et effacé plusieurs lignes assez médiocres, échauffé par l’alcool, il s’engage dans les sentiers épineux du métadiscours en osant parler de ses prétentions narratives. Qualifiant le texte à venir de tragi-comique, il croit tenir ses lecteurs par les sentiments, allant jusqu’à supposer leur réaction. Fier de son introduction, le littéraire s’étend sur sa chaise de travail et, mécaniquement, se flatte le ventre, trop saoul pour comprendre que c’est un dragon dormant qu’il caresse… Il n’y a rien à faire, c’est le cercle vicieux de La bedaine littéraire