J’ai une petite fatigue dans le coin de l’oeil qui m’empêche de réfléchir. J’ai trouvé, dans l’introduction de Cosmos de Gombrowicz, une phrase qui exprime parfaitement ce que j’ai toujours voulu dire sans jamais être capable de comprendre que cette envie était minée dès le départ par la peur (ou l’impossibilité) d’affirmer d’un coup sa négativité : « Il y a dans la conscience quelque chose qui en fait un piège pour elle-même. »
Archive pour juin, 2008
Gombrowicz
28 juin 2008Fer de lance
27 juin 2008La dernière fois que j’ai écrit un billet, je l’ai fait avec l’intention ridicule d’écrire un bon texte. Je me demande bien qui veux-je impressionner ainsi ? Moi peut-être ? Je reviens encore à la maudite intention, mais on voit bien qu’il doit y avoir une nécessité plus profonde à la naissance d’un texte que celle de faire joli. L’écriture n’est pas un ornement, elle est viscérale, elle est à la fois le système digestif et la merde qu’il produit. Céline. Je voudrais bien digérer le monde entier et chier d’authentiques étrons textuels. La dernière fois que j’ai écrit un texte, je l’ai fait comme un intestin fatigué, un constipé de la pensée. J’ai eu peur de me salir, j’ai voulu faire du chromé, comme dit Céline. Mea Culpa.
On me demande parfois pourquoi j’écris à propos des livres, pourquoi je m’obstine à bouder le réel. Il y a en effet beaucoup à écrire à propos de notre monde de merde, à propos de la bêtise. Je pourrais saigner des crayons entiers simplement pour exprimer mes dégoûts, pour esquisser ma rage, ma honte d’être homme parmi les hommes. Je fais le pari que le monde irait beaucoup mieux si les bibliothèques n’étaient pas désertes. La littérature, même la plus innocente en apparence, la moins engagée (je déteste ce mot, rappelez-plus tard), est révolutionnaire. Pourquoi ? Aujourd’hui plus que jamais, par son statut minoritaire, marginal, la littérature est un devenir-révolutionnaire et pour cela, il faut la fréquenter. La révolution est toujours minoritaire (voir Deleuze) et je tiens pour suspects les mouvements globaux. La littérature est une machine de guerre, peut-être l’un des derniers lieux humains qui ne soit pas complètement souillé par la logique de la rentabilité, du profit puant. Je le dis avec beaucoup de naïveté et d’espoir. Si ce n’est pas le cas, si je me trompe, qu’on me brûle avec ma bibliothèque. Voilà, je suis un soldat de la littérature, à la vie à la mort. Kafka est mon fer de lance.
Montaigne
25 juin 2008J’ai décidé de ranger Cioran pour renouer avec Montaigne qui, loin de me déprimer, me permet toujours de faire le plein d’énergie positive. La démarche à saut et à gambade, l’étude joyeuse de l’Homme, le brio des jeux de citation, tout ça m’enchante. « Qu’un tel homme ait écrit, dit Nietzsche, vraiment le plaisir de vivre sur cette terre en a été augmenté… » Oui, sans doute. L’amitié de Montaigne et d’Étienne de La Boétie est bien connue. Lorsque je lis Montaigne, je me sens près de l’écrivain, j’ai un sentiment de proximité qui vient de la franchise avec laquelle il aborde les problèmes. Montaigne m’écrit comme on se confie à un bon ami. J’ai parlé plus tôt de mon besoin de dialogue intellectuel… J’admire Montaigne pour sa capacité à dialoguer avec les penseurs. Je voudrais, moi aussi, graver des citations sur les poutres de mon laboratoire. L’une d’elle… « La vraie science est une ignorance qui se sait. »
Rumination
23 juin 2008« N’est pas humble celui qui se hait. » – Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né
Fas-ci-nant.
20 juin 2008
Ce matin, après avoir bu un café en enfilant mes jeans sales, j’ai sauté dans ma bagnole et me suis mis en route vers Montréal. J’ai des rendez-vous professionnels mais pas de pantalon propre… C’est comme ça. Je dis souvent que j’aime le café pur, sans crème ni sucre, parce qu’il est noir et amer comme la vie. J’ai entendu ça quelque part, je ne me souviens plus dans quel film. Je suis toujours un peu frustré d’entendre de si belles comparaisons auxquelles un autre a pensé avant moi… J’aurais sans doute pu écrire une phrase identique, être original, mais non ! Je ne suis qu’un voleur d’idée. Je suis jeune et le monde est vieux, je n’y peux rien. Je peux toutefois ajouter que si le café est noir et amer comme la vie, il a l’avantage de rendre celle-ci plus supportable. Évidemment, pour rendre le geste idéal, je dois l’agrémenter d’une cigarette. Je vois la vie en rose, rose comme mes poumons.
En route sur la 20, je me suis souvenu d’un rêve que j’ai fait la nuit dernière. Ce fût un songe tout à fait esthétique, parlant, un petit bonbon pour psychanalyste. Amateurs de psycho-pop, à vos guides d’interprétation ! Il y a du jus là-dedans, croyez-moi. Il faudra m’emmurer sans hésitation si vous jugez que c’est nécessaire. On ne rigole pas avec l’abîme de l’inconscient. Dans un lieu quelconque je lisais le journal, geste tout à fait surprenant dans la mesure où depuis un certain temps, sans trop me l’avouer, je fuis les quotidiens. Je me tiens loin des journaux pour ne pas déprimer, un peu comme on peut s’éloigner des éternels pessimistes par souci d’hygiène mentale. À défaut de pouvoir m’éloigner de moi-même, je m’en prends à la presse écrite. Voilà, le journal était d’une blancheur immaculée, fait d’un papier si soyeux, si parfait que j’en étais presque aveuglé. Sur la page titre, j’ai pu lire « Pas de nouvelle, bonne nouvelle », avec, en dessous, le mythique Carré blanc sur fond blanc de Malevitch rendu dans toute sa splendeur. Ensuite, inspiré par un élan mystique que je ne me connaissais pas, j’ai posé mon visage dans le carré comme s’il s’agissait du Saint-Suaire. Le papier était doux comme la peau de la plus douce des femmes des contes d’Orient, si doux que je n’ai pu résister à l’envie de le lécher. Lorsque j’eus enfin retiré mon visage de Christ jouisseur du papier mystérieux, le Carré blanc sur fond blanc avait disparu. À sa place, mon visage, comme si Francis Bacon lui-même l’avait peint. Je me souviens avoir regardé le portrait, sans surprise, comme si la chose eut été normale. Ensuite j’ai dit, avec l’excessive lenteur du rêve : « Fascinant. Fas-ci-nant. »
Tada didada
17 juin 2008Je me suis réveillé ce matin avec la bonne humeur d’un Mastroianni, et, sifflant, j’ai rapidement chassé la grisaille du jour. Je suis allé me balader parmi la bruine matinale, le crachin de l’été qui tarde à venir et j’ai vécu cela comme une bénédiction. Amen, je suis le brin d’herbe qui plie sous la rosée. Demain, je quitterai mon laboratoire et sa lourdeur. Tada didada / Tada didada / Tada dadi / Tada dadi / Tada di dada.
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Maintenant je frissonne, il fait froid, la musique me fuit. Je suis l’homme le plus lâche de la terre, je suis l’homme le plus paresseux du monde, je n’ai aucune volonté. Mes idées sont partielles. Je pense comme l’on avorte !
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Je souhaite que mon nouvel espace de travail soit propice à l’éclosion. Je souhaite que mon écriture se déploie comme un arbre, sans pudeur. J’ai une fatigue baudelairienne… Mes déprimes sont intertextuelles.
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Mes livres sont partis devant moi : j’irai les rejoindre demain. Il n’y a plus rien à faire ici. J’attends le moment, je chasse les mauvais souvenirs. Tzara écrit dans L’homme approximatif ces vers que je cite approximativement. Il ne m’en voudra pas : « Si je pouvais tuer le souvenir fuyant gibier ! » J’ai tellement gratté d’allumettes ici. Les soupers à la chandelle avec les amis, les cigarettes de la solitude, les cigarettes de blogue, les cigarettes de nervosité… celles pour ne pas trop parler. La parole a déserté le laboratoire il y a longtemps. Kafka est plus bavard que moi, c’est dire.
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Hier, lors d’une cérémonie tout à fait sectaire, on m’a remis mon diplôme. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas assisté à une messe… il ne manquait plus que l’encens (et le vin surtout… le vin !)
Plaire ou ne pas plaire
15 juin 2008Il m’arrivera peut-être à l’avenir d’écrire des choses qui déplaisent. Bien. Les textes qui plaisent au grand nombre sont suspects à mes yeux. N’y voyez pas de jalousie, je vous en prie. Je n’ai pas envie que les gens acquiescent devant mes textes. Je souhaite le dialogue véritable, la critique verticale, ascendante, constructive. Même si je redoute d’être taxé de pédanterie, je dois le dire ; les véritables interlocuteurs sont plutôt rares. J’ai envie de chialer. Je trouve que les littéraires sont trop peu enclins au dialogue. On parle pour montrer que l’on sait très bien de quoi l’on parle. Ça m’écoeure.
Citation
12 juin 2008Ce soir j’ai le souffle court, je vois mon texte en italique bien qu’il ne le soit pas, aussi ai-je décidé de céder la parole à un penseur que j’admire, un modèle de l’affirmation. Je me sens des affinités avec l’homme tragique, j’exècre le juste milieu aristotélicien et ne veut rien savoir de la mesure. Je partage avec vous un passage précieux, une idée très simple qui est pourtant difficile à garder en tête…
« La sagesse tragique consiste à conserver sans cesse à l’esprit cette idée qu’on ne construit sa propre singularité que sur des abîmes, entre des blocs de misère lancés à pleine vitesse dans le néant. D’où les probabilités importantes de l’échec, de la conflagration et de la désintégration des projets en début d’expansion. Mais peu importe, à l’âme ainsi trempée, de connaître l’issue, inévitable, de ses entreprises. En dernier lieu, c’est toujours la mort qui triomphe et la dissolution certaine dans l’inconsistance. Mais avant le geste, pour la seule élégance de la pratique et de l’oeuvre tentée, il est peu d’audaces qui, de la sorte, nous donnent l’illusion, exaltante pour le temps qu’elle nous habite, qu’il est en notre pouvoir de braver le destin, de contrevenir à ses lois et de mépriser la mort. »
- Michel Onfray, La Sculpture de soi ; la morale esthétique.
Dialogue
11 juin 2008
Avant de nous réconcilier, avant de mettre fin à ce manège, il nous reste encore à déterminer s’il s’agit d’un jeu dont il faut rire. Je parle à Simon, je dialogue avec Soubresaut parce que je n’arrive pas à monologuer. J’ai besoin d’un interlocuteur et, aussi fictif soit-il, Simon me permet de sonder le miroir. Il me permet d’être, il me donne la consistance qui m’amène à croire que je ne suis pas une simple fiction. Parler à mon être réel, dans son inconsistance, appréhender le moi comme un tout monolithique, n’est-ce pas ridicule ? N’est-ce pas ridicule ? Je viens d’écrire deux choses complètement différentes. Non, c’est du pareil au même. Quand je sors du laboratoire, j’ai parfois l’impression de ne pas appartenir au monde extérieur. Quand tu m’écris, tu as l’impression très forte qu’il se passe là quelque chose de vrai. Le vrai, me voilà encore en train de gloser sur la plus solide des fictions. Ha ! j’ai l’impression de m’entendre parler ! Sommes-nous interchangeable ? La question mérite d’être posée. Les questions ne sont pas posées, elles sont lancées. Peut-être faut-il… Peut-être faut-il se lancer dans la vie comme on lance une question ? Quelle est cette chose qui écrit ? Qui m’écrit ?
Débordement
9 juin 2008
Votre double ne vous a-t-il jamais suggéré la lecture de Robert Louis Stevenson ? N’est-ce pas ironique… ? Soubresaut ne comprend pas. Confiné au texte, il tente par tous les moyens de s’évader. Ces mises en scènes de l’amour triomphant et de l’errance littéraire, que ça lui plaise ou non, ne seront jamais rien d’autre que du texte. C’est par l’art et dans l’art que nous prenons forme. Il n’a jamais cru si bien dire. Soubresaut… un mauvais lecteur de Borges, rien de plus. Soubresaut, un débordement, rien de plus. Soubresaut, l’obsession jusqu’à la caricature… rien de plus. Soubresaut n’errera jamais dans les rues brumeuses de Londres, ne sortira jamais de mon laboratoire, ne sera jamais rien d’autre que ma fiction domestiquée. Voilà la vérité.


