Je suis fasciné par les supercheries littéraires. En lisant Pourquoi la fiction ? de Jean-Marie Schaeffer, je suis tombé sur un cas assez intéressant. L’auteur nous parle de Sir Andrew Marbot, un livre qui a été écrit par l’historien Wolfgang Hildesheimer en 1981. On apprend que Sir Andrew Marbot, un aristocrate anglais du début du XIXe siècle, aurait fréquenté les grands intellectuels de son époque dont Goethe, Schopenhauer, Thomas de Quincey, Delacroix, etc. Évidemment il s’agit d’une supercherie et Marbot est un personnage inventé de toutes pièces. Ce qui est intelligent avec cette supercherie de Hildesheimer, c’est qu’il a publié un peu avant une biographie de Mozart, authentique cette fois et qui lui a valu une renommée internationale à titre d’historien. Ainsi vêtu, le fin renard pouvait se permettre plus de largesses. Le livre sur Marbot est brillant : on y trouve des citations tronquées de la correspondance de Goethe où l’auteur a pris soin de glisser le nom de Marbot au travers du texte original. Au milieu du livre, on trouve également des reproductions de portraits des membres de la famille Marbot ainsi qu’un lithographie de Sir Andrew qui aurait été faite par Delacroix. Il s’agit là d’une supercherie soignée et, le comble, c’est que l’auteur s’amuse à laisser des traces de sa supercherie. Voici le début du premier chapitre :
- S’il faut en croire le mythe, Excellence, dit Sir Andrew Marbot auquel Goethe avait demandé l’origine de son patronyme, ma famille serait du Périgord, et sa venue en Angleterre daterait de l’invasion normande.
- Certes, dit Goethe, il ne faut jamais croire le mythe sur parole, puisqu’il n’est vrai que dans un sens supérieur : ce n’est pas lui qui façonne la tradition, c’est la tradition qui lui confère une forme toujours nouvelle. Mais pourquoi pensez-vous, mon jeune ami, qu’il s’agisse ici d’un mythe ? L’explication me semble tout à fait digne de foi.
Évidemment pour parler de supercherie, il faut que celle-ci soit démasquée. J’aime penser que l’histoire littéraire est constellée de supercheries qui n’ont jamais été découvertes, de livres attribués faussement à de grands auteurs. Dans ces temps-là, je regarde toujours ma bibliothèque avec une joie empreinte de soupçon.