Archive pour octobre, 2008

Soupçon

29 octobre 2008

Je suis fasciné par les supercheries littéraires. En lisant Pourquoi la fiction ? de Jean-Marie Schaeffer, je suis tombé sur un cas assez intéressant. L’auteur nous parle de Sir Andrew Marbot, un livre qui a été écrit par l’historien Wolfgang Hildesheimer en 1981. On apprend que Sir Andrew Marbot, un aristocrate anglais du début du XIXe siècle, aurait fréquenté les grands intellectuels de son époque dont Goethe, Schopenhauer, Thomas de Quincey, Delacroix, etc. Évidemment il s’agit d’une supercherie et Marbot est un personnage inventé de toutes pièces. Ce qui est intelligent avec cette supercherie de Hildesheimer, c’est qu’il a publié un peu avant une biographie de Mozart, authentique cette fois et qui lui a valu une renommée internationale à titre d’historien. Ainsi vêtu, le fin renard pouvait se permettre plus de largesses. Le livre sur Marbot est brillant : on y trouve des citations tronquées de la correspondance de Goethe où l’auteur a pris soin de glisser le nom de Marbot au travers du texte original. Au milieu du livre, on trouve également des reproductions de portraits des membres de la famille Marbot ainsi qu’un lithographie de Sir Andrew qui aurait été faite par Delacroix. Il s’agit là d’une supercherie soignée et, le comble, c’est que l’auteur s’amuse à laisser des traces de sa supercherie. Voici le début du premier chapitre :

- S’il faut en croire le mythe, Excellence, dit Sir Andrew Marbot auquel Goethe avait demandé l’origine de son patronyme, ma famille serait du Périgord, et sa venue en Angleterre daterait de l’invasion normande.

- Certes, dit Goethe, il ne faut jamais croire le mythe sur parole, puisqu’il n’est vrai que dans un sens supérieur : ce n’est pas lui qui façonne la tradition, c’est la tradition qui lui confère une forme toujours nouvelle. Mais pourquoi pensez-vous, mon jeune ami, qu’il s’agisse ici d’un mythe ? L’explication me semble tout à fait digne de foi.

Évidemment pour parler de supercherie, il faut que celle-ci soit démasquée. J’aime penser que l’histoire littéraire est constellée de supercheries qui n’ont jamais été découvertes, de livres attribués faussement à de grands auteurs. Dans ces temps-là, je regarde toujours ma bibliothèque avec une joie empreinte de soupçon.

Le cadavre affolé de ma grand-mère

25 octobre 2008

Chaque fois que je prends des Tylenols “rhume et sinus” pour la nuit, celles qui sont grosses et bleues, je fais des cauchemars horribles dont je me souviens les moindres détails à mon réveil. Le phénomène est fascinant et je n’arrive pas à trancher entre ma répulsion, ma peur et les avantages indéniables que cette drogue me procurent en ce qui concerne le travail de l’imagination. Cette semaine par exemple, j’ai fait un rêve très réaliste et cela fait déjà quelques jours qu’il m’obsède.

Je suis dans une vieille librairie située dans un hors-temps. Le libraire a le dos voûté, une barbe abondante et il fume en lisant à la lumière d’une petite lampe à l’huile. Les livres sont tous magnifiques, ce sont des exemplaires uniques qui ont été retranscrits à la main par leurs auteurs. Après avoir bouquiné un peu, je bute sur une édition à la couverture de cuir, un livre de Claude Simon. Du point de vue de l’interprétation des rêves, la présence de Claude Simon me pose un énorme problème puisque je n’ai jamais lu une seule ligne de cet auteur. À vrai dire, je ne connais de cet écrivain que le nom, puisqu’on ne m’a jamais rien dit à son sujet. Bref, j’achète le livre bien qu’il coûte une fortune et sort de la librairie.

Évidemment, l’espace est flou, typiquement onirique et, après mes pérégrinations brumeuses et indéfinies, j’arrive à la maison de la femme qui était ma gardienne lorsque j’étais petit. En ouvrant la porte, je tombe face à face avec les cadavres de ma grand-mère et de mon grand-père qui, dans le monde réel, sont encore vivant et en santé. Le plus horrible, et c’est à ce moment précis que le rêve devient un cauchemar, c’est que ma grand-mère me regarde avec un visage horrifié, comme si c’était moi le cadavre. Elle hurle comme une démente en me secouant vigoureusement (en fait, trop vigoureusement pour une femme de son âge) :

- SIMON ! OÙ ÉTAIS-TU PENDANT TOUTES CES ANNÉES !?

C’est à ce moment que je me suis réveillé. Vraiment, j’avais très peur. Claude Simon, le cadavre affolé de ma grand-mère… Décidément, ces Tylenols sont vraiment fortes.

Penser avec la musique

22 octobre 2008

Les journées comme celle d’aujourd’hui, pluvieuses et venteuses, me semblent propices au monologue intérieur. Il est 19h30, il fait noir et le temps est mauvais. J’ai déjà dit ici ma passion pour la musique de Bill Evans. Ce pianiste là a enregistré un album génial, Conversations with myself, dans lequel dialoguent deux voix de piano qu’il a joué. J’en parle parce que cette forme de dialogue musical me semble assez proche de ce qui se passe lorsque je dialogue avec moi-même. La première voix de piano pose des questions, laisse des trous, des problèmes non-résolus qui rendent nécessaire la présence de cette deuxième voix qui vient agir en alimentant la réflexion.

Il pleut, je suis dans le bus et j’écoute ‘Round Midnight. La technique de Bill Evans qui consiste à enregistrer une seconde voix par dessus la première me fait penser à Montaigne qui, au fil des éditions de ses Essais, rajoute des couches, des réflexions qui viennent faire écho à ce qui était déjà dans le texte.

Le mauvais temps invite à penser. J’imagine très bien les premiers pas de la conscience humaine alors qu’il faisait un temps invivable. Peut-être que le fait de prendre conscience de soi, de réaliser qu’on existe nécessite des conditions extrêmes où la vie est en péril. Je sais pas.

On dit souvent qu’il est impossible de mettre des mots sur la musique. On oublie qu’il est tout aussi difficile de mettre des mots sur les choses. Le langage musical, en se posant d’emblée comme énigmatique, est sans doute plus près des choses de la vie que ne l’est en vérité le langage parlé.

Note de frigo #4

21 octobre 2008

Ne pas oubliez d’écrire un récit dans lequel le personnage principal, un homme qui ne l’a pas facile, se nomme Phil Artodd.

Note de frigo #3

21 octobre 2008

Ce soir, j’ai eu la chance d’entendre le discours d’un conseiller en finance. Il nous a dit, avec le sérieux des gens qui connaissent de grandes vérités : « N’oubliez jamais que c’est vous qui contrôlez votre argent, et non pas votre argent qui vous contrôle. »

Lecture

20 octobre 2008

Miles Davis a dit un jour que la véritable musique est le silence et que les notes ne font qu’entourer ce silence. N’est-ce pas une manière intéressante de lire un livre, que d’interroger ce qu’il ne dit pas ?

Façade défraîchie

19 octobre 2008

Ma pensée a rencontré Adorno lorsque j’ai lu, il y a peut-être un an sur Déprime explosive, plusieurs billets où il était question de ses écrits. J’ai débuté par les Minima Moralia et, maintenant, je suis dans La dialectique de la raison. J’ai envie de citer un passage fort, comme la déprimée explosive le fait très bien, ne serait-ce que pour perpétrer la diffusion. Qui sait, peut-être que l’un(e) d’entre vous sera intrigué(e) au point de ne pouvoir résister à l’envie d’en lire davantage.  Ce que je souhaite.

« Dans le capitalisme avancé, l’amusement est le prolongement du travail. Il est recherché par celui qui veut échapper au processus du travail automatisé pour être de nouveau en mesure de l’affronter. Mais l’automatisation a pris en même temps un tel pouvoir sur l’homme durant son temps libre et sur son bonheur, elle détermine si profondément la fabrication des produits servant au divertissement, que cet homme ne peut plus appréhender autre chose que la copie, la reproduction du processus du travail lui-même. Le prétendu contenu n’est plus qu’une façade défraîchie ; ce qui s’imprime dans l’esprit de l’homme, c’est la succession automatique d’opérations standardisées. Le seul moyen de se soustraire à ce qui se passe à l’usine et au bureau est de s’y adapter durant les heures de loisirs. Tout amusement finit par être affecté de cette maladie incurable. »

Paf

16 octobre 2008

Je n’ai pas envie de dormir parce que je n’ai pas envie de me réveiller demain matin. Non, je n’ai pas la moindre envie de traîner mon corps jusqu’à la cafetière, ni de prendre une douche à la hâte pour ensuite m’installer devant mon écran, ce maudit écran que je fixe chaque jour et qui m’absorbe.

Quand j’ai lu Un homme qui dort de Perec j’ai pensé foutre ! S’il fallait qu’un jour j’en vienne à ne plus vouloir me lever, à fixer mes chaussettes qui trempent dans une bassine en grillant des cigarettes ! S’il fallait que je développe une passion pour la géographie des craques du plafond…! Merde ce serait horrible !

Finalement, ce n’est pas si pire. Je veux dire, c’est quelque chose de subtil. On ne s’en rend pas compte et puis un jour paf, amorphe comme jamais.

Ceci et puis cela

16 octobre 2008

J’ai commencé à lire Nietzsche assez jeune, sans toujours bien comprendre, mais sans cesse stimulé par l’énergie qui se dégage de sa pensée en mouvement. Ces temps-ci, pour plusieurs raisons, j’ai davantage envie de lire Deleuze que je connais surtout pour ses théories sur le cinéma. J’ai été choqué, aujourd’hui à la librairie de l’Université, de constater qu’on y trouve davantage de commentateurs de Deleuze que ses propres livres. Voici voilà, me disais-je en criant intérieurement, une absurdité sans nom : comment peut-on valoriser les commentateurs alors que les oeuvres elles-mêmes ne sont pas disponibles ? Foutre ! Il y a quelque chose que je n’ai pas compris. Cependant, parmi les quelques oeuvres immédiatement accessibles (je mange les livres, je suis un forcené !), figurait Nietzsche et la philosophie, que j’ai acheté. Pour résumer, je me suis retrouvé dans une impasse où les commentateurs saturent les rayons philosophiques de la librairie, pour m’en sortir en achetant un livre où Deleuze agit en tant que commentateur. Bizarre !

Je n’ai jamais été si content de prendre l’autobus à l’heure de pointe. J’ai pu lire pendant une bonne heure les premières pages du livre. Les coïncidences s’enchaînent, décidément, puisque Deleuze aborde dès le début de son argumentation la question de l’interprétation (et donc, par la bande, le rôle du commentateur) :

« Dans l’idée pluraliste qu’une chose a plusieurs sens, dans l’idée qu’il y a plusieurs chose, et “ceci et puis cela” pour une même chose, nous voyons la plus haute conquête de la philosophie, la conquête du vrai concept, sa maturité, et non pas son renoncement ni  son enfance. Car l’évolution de ceci et de cela, la délicate pesée des choses et des sens de chacune, l’estimation des forces qui définissent à chaque instant les aspects d’une chose et de ses rapports avec les autres, – tout cela (ou tout ceci) relève de l’art le plus haut de la philosophie, celui de l’interprétation. [...] Une chose a autant de sens qu’il y a de forces capables de s’en emparer. »

Que Deleuze considère l’interprétation comme relevant de l’art le plus haut de la philosophie m’amène à reconsidérer mon dégoût pour le foisonnement des commentateurs. Il en impose, Deleuze. Je crois aussi qu’il est important de placer la question philosophique sous le signe de la pluralité. Bref, le problème de la librairie de l’Université n’est pas tant le fait qu’elle regorge de textes de commentateurs, mais bien plutôt que les sources n’y soient pas… Et puis, si j’étais moins fétichiste et matérialiste, j’irais sans doute emprunter les livres à la bibliothèque.

Mécanisme

16 octobre 2008

Maintenant que c’est fait, on se sent « citoyen responsable » hein ? Moi aussi, je suis engagé ! Rappelez plus tard.