L’autre jour pour revenir vers le nord j’ai voyagé dans la voiture d’un vieil homme. Une fois monté, il m’a pointé du doigt la photo d’une femme suspendue à son rétroviseur. Cette charmante demoiselle, me dit-il, est décédée au mois de septembre. C’était ma femme, elle est morte à 54 ans d’un cancer des sinus. Il m’a regardé, avec ses yeux rougis par la tristesse, puis on a démarré. Je n’avais plus trop envie de lire à propos des théories de la fiction, aussi ai-je discrètement rangé mon livre dans mon sac à dos. Qu’est-ce qu’elle faisait dans la vie, votre femme ? Elle était infirmière, on voulait prendre notre retraite d’ici deux ans. On a un chalet en Beauce, on pensait déménager… Tandis qu’il me racontait son histoire, j’ai réalisé que le malheur ne m’avait jamais frappé de la sorte. C’est horrible, ce qui est arrivé à cet homme, et pourtant, ça arrive à tout le monde. Je suis lâche de me plaindre sans cesse, ai-je pensé. Il n’y a rien à lui dire pour le consoler, c’est comme ça, c’est la vie. Dans les enterrements, tout le monde dit ah il est mieux maintenant, il se repose, il nous attend de l’autre côté, ce genre de trucs. Il est difficile de ne pas avoir de paroles de consolation, de rester muet. Un jour, je me suis querellé avec un croyant à propos de la mort. Lorsque je lui ai dit qu’il était à mon avis fort probable que la mort était la fin définitive de notre existence, il est entré dans une colère terrible. En tremblant, il m’a dit, je me souviens très bien, alors tu crois que ma soeur est morte pour rien, comme ça, sans raison ? Tu me dis que je prie chaque soir depuis sa mort et que personne n’entend mes prières ? Je ne me souviens pas ce que j’ai répondu à ce moment, mais ce devait être inapproprié.
J’ai été ébranlé par l’histoire du monsieur, ça ne fait pas de doute et pourtant, et pourtant… une fois à la maison je préparais une pizza en sifflant. De la sauce tomate avec du pesto, un peu de jambon fumé, une montagne de fromage et de grosses tranches de tomate. Un peu d’origan et le tour est joué, j’ai tout oublié. N’est-ce pas fascinant, cette capacité qu’a l’homme de vivre son petit bonheur sans sentir le poids de la tristesse qui l’entoure ?