Archive pour novembre, 2008

The show must go on !

28 novembre 2008

L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout.

- Guy Debord, La société du spectacle.

Dossier classé

25 novembre 2008

Entre deux bouquins tu pourrais faire quelque chose, me disait l’autre. Pfft, réponds-je. Pfft ! Je suis connecté à la réalité, vieux ! Je flaire la conspiration partout où elle se trame ! Encore aujourd’hui j’ai pu résoudre une énigme qui, aux yeux de plusieurs, a l’air insondable. Le gouvernement libéral a pris les moyens pour se faire réélire, oh que oui ! Ce n’est pas un hasard s’il mène dans les sondages. As-tu remarqué que la course électorale a lieu exactement au même moment que la campagne de vaccination contre la grippe ? Calvaire, ça saute aux yeux tellement c’est grossier ! Charest a les compagnies pharmaceutiques de son bord, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. Ils ont injecté une bonne dose de crédulité dans le vaccin, c’est aussi simple que ça. Et hop ! On drogue le troisième âge et nous sommes en route pour la victoire. Si jamais il fait froid le 8 décembre, nos aînés n’auront pas peur de sortir pour aller voter ! Dossier classé.

Rétroviseur

23 novembre 2008

L’autre jour pour revenir vers le nord j’ai voyagé dans la voiture d’un vieil homme. Une fois monté, il m’a pointé du doigt la photo d’une femme suspendue à son rétroviseur. Cette charmante demoiselle, me dit-il, est décédée au mois de septembre. C’était ma femme, elle est morte à 54 ans d’un cancer des sinus. Il m’a regardé, avec ses yeux rougis par la tristesse, puis on a démarré. Je n’avais plus trop envie de lire à propos des théories de la fiction, aussi ai-je discrètement rangé mon livre dans mon sac à dos. Qu’est-ce qu’elle faisait dans la vie, votre femme ? Elle était infirmière, on voulait prendre notre retraite d’ici deux ans. On a un chalet en Beauce, on pensait déménager… Tandis qu’il me racontait son histoire, j’ai réalisé que le malheur ne m’avait jamais frappé de la sorte. C’est horrible, ce qui est arrivé à cet homme, et pourtant, ça arrive à tout le monde. Je suis lâche de me plaindre sans cesse, ai-je pensé. Il n’y a rien à lui dire pour le consoler, c’est comme ça, c’est la vie. Dans les enterrements, tout le monde dit ah il est mieux maintenant, il se repose, il nous attend de l’autre côté, ce genre de trucs. Il est difficile de ne pas avoir de paroles de consolation, de rester muet. Un jour, je me suis querellé avec un croyant à propos de la mort. Lorsque je lui ai dit qu’il était à mon avis fort probable que la mort était la fin définitive de notre existence, il est entré dans une colère terrible. En tremblant, il m’a dit, je me souviens très bien, alors tu crois que ma soeur est morte pour rien, comme ça, sans raison ? Tu me dis que je prie chaque soir depuis sa mort et que personne n’entend mes prières ? Je ne me souviens pas ce que j’ai répondu à ce moment, mais ce devait être inapproprié.

J’ai été ébranlé par l’histoire du monsieur, ça ne fait pas de doute et pourtant, et pourtant… une fois à la maison je préparais une pizza en sifflant. De la sauce tomate avec du pesto, un peu de jambon fumé, une montagne de fromage et de grosses tranches de tomate. Un peu d’origan et le tour est joué, j’ai tout oublié. N’est-ce pas fascinant, cette capacité qu’a l’homme de vivre son petit bonheur sans sentir le poids de la tristesse qui l’entoure ?

Clowneries

20 novembre 2008

Le clown a vraiment l’air triste. Je le regarde et je ne peux m’empêcher de partager sa peine. Il lève les yeux, désespéré et comme figé dans son maquillage gras. Sa bouche de clown est mal tracée et son maquillage est d’un rouge trop terne pour faire joyeux. Il a aussi des cernes sous les yeux. Je me souviens avoir été surpris lorsque ma mère a accepté de peindre cette toile pour moi.

- J’aimerais vraiment ça si tu pouvais me faire un clown triste.

Maintenant, la toile est accrochée au mur de ma chambre et, parfois, il m’arrive de la confondre avec un miroir.

- T’as une gueule de clown triste ce matin !

J’aime bien les clowns, mais si j’avais à choisir, je crois que je préférerais être un mime. J’ai toujours trouvé les mimes excessivement drôles. Les imitateurs me fascinent aussi. Ce soir, j’ai mis mes talents d’imitateur à l’épreuve. J’ai commencé à lire The Adventures of Sherlock Holmes et, pour faire changement, j’ai décidé de lire d’une manière décontractée. En robe de chambre, je me suis servi un scotch sur glace, puis, confortablement installé dans la chaise du salon, j’ai allumé ma pipe.

- Vraiment, j’ai des allures de détective ce soir.

Philosophie, bêtise et tristesse

17 novembre 2008

Je suis assez content du fait que mon ressentiment suscite certaines réactions. Effectivement les termes d’intelligence et de raison posent d’énormes problèmes de définition. Je propose ce matin de prendre le problème à l’envers et de réfléchir un peu sur la notion de bêtise qui intéresse Deleuze dans son livre sur Nietzsche :

« La bêtise est une structure de la pensée comme telle : elle n’est pas une manière de se tromper, elle exprime en droit le non-sens dans la pensée. La bêtise n’est pas une erreur ni un tissu d’erreurs. On connaît des pensées imbéciles, des discours imbéciles qui sont faits tout entiers de vérités ; mais ces vérités sont basses, sont celles d’une âme basse, lourde et de plomb. La bêtise et, plus profondément, ce dont elle est symptôme : une manière basse de penser. [...] Lorsque quelqu’un demande à quoi sert la philosophie, la réponse doit être agressive, puisque la question se veut ironique et mordante. La philosophie ne sert pas à l’État ni à l’Église, qui ont d’autres soucis. Elle ne sert aucune puissance établie. La philosophie sert à attrister. Une philosophie qui n’attriste personne et ne contrarie personne n’est pas une philosophie. Elle sert à nuire à la bêtise, elle fait de la bêtise quelque chose de honteux. »

À la lumière de ce passage, je peux préciser le fait qu’en critiquant la pensée, l’homme ou l’intelligence, je critique évidemment une certaine forme de pensée, une certaine forme de vérité, une certaine forme d’intelligence qui ne sont pas éloignés de ce que Deleuze nomme la bêtise. Aussi, je pense que si la philosophie sert à attrister, comme l’affirme Deleuze avec sa lorgnette nietzschéenne, il doit sans doute s’agir de cette tristesse rare qui commence en pleurs et qui se termine en éclats de rire.

À cause de l’espoir

15 novembre 2008

Je n’en finis pas d’être déçu par l’homme. Je suis amer. La prétendue intelligence n’est qu’une modalité subtile de la bêtise. Je lui pardonnerait si elle admettait humblement son erreur, si elle était prête à admettre sa défaite. L’assurance avec laquelle la raison affirme son triomphe me dégoûte. Je la méprise toujours davantage, au fil des jours, simplement à cause de l’espoir que j’ai pu entretenir à son sujet. Déception. Il reste bien la spontanéité des passions dévorantes, mais subsiste encore le désir de construire quelque chose, le souhait d’un projet collectif sincère. Je rêve d’un temps où les petits plaisirs ne suffiront plus.

Férocité

11 novembre 2008

Ça suffit. J’en ai assez qu’on me dise que Cioran est un pessimiste dont la position est intenable. Foutre, il faut le lire ! À propos du désespoir, il est nécessaire de l’appréhender comme moteur. Cioran, dans les Syllogismes de l’amertume, agence le désespoir à l’énergie féroce :

« Devoir de la lucidité : arriver à un désespoir correct, à une férocité olympienne. »

Je ne cherche pas à prétendre ici que j’adhère à l’ensemble des pensées de Cioran; il serait absurde de penser ainsi. J’aime Cioran, même dans ses passages insupportables. Il l’affirme, et je trouve cela très juste, « le tort de la philosophie est d’être trop supportable. »

Lourdeur

10 novembre 2008

Je me souviens simplement du fait que j’ai rêvé, que j’ai eu des rêves avant de me réveiller. Souvenir d’une perte. À quoi pouvais-je bien rêver ? Ce devait être un rêve silencieux, le contrepoint des âneries du jour. Ce devait être un rêve horrible dans sa pureté amorale. Ces réveils là sont des déceptions…! Cioran parle souvent de la nostalgie de l’état d’avant la naissance. Ce matin, je ressens avec force la nostalgie de l’état d’avant le réveil. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais l’attraction terrestre a considérablement augmenté ces dernières années. Comme il est pénible de marcher, comme il est difficile de fouler le sol, de se déplacer d’un point A à un point B ! Les idées tombent, attirées vers le bas comme de lourds aimants.

***

Dans l’autobus ce matin, j’ai entendu le plaidoyer d’une future enseignante qui se plaignait de son cours sur la sociologie de l’éducation. C’est tellement con ce cours-là, disait-elle, on nous fait lire des textes qui bitchent notre système ! Ça me fait penser à ce texte d’Althusser où celui-ci décrit l’importance du système scolaire dans la reproduction de l’idéologie…! Appareil idéologique d’état, dit-il. Bien joué : même un cours où l’on tente de formuler une critique, si banale soit-elle, est jugé suspect par les étudiants. Il y a un ordre des choses, il y a un ordre du monde ! Maudit soit celui qui ose formuler une critique. Amen.

Ruse

9 novembre 2008

Je m’en rends bien compte, terminé en affirmant qu’il n’y a que l’horreur qui progresse implique un danger immense, soit celui de sombrer dans le doute systématique jusqu’à croire que la pensée elle-même est une horreur, et ne plus écrire. Un autre danger, peut-être encore plus redoutable, est celui d’écrire en aliéné tout en croyant être dissident. Il faut être vigilant. La ligne de partage entre la pensée vivante et la pensée contaminée est mince et mouvante. Il y a des pièges ! Par exemple, on peut croire qu’il faut user de ruse pour échapper aux pièges. Or, c’est précisément l’inverse. La situation requiert une forme d’affirmation et d’écoute qui exclut toute ruse.

Progrès

5 novembre 2008

J’ai souvent l’impression que l’espoir est une forme de lâcheté. Le fait que l’on parle de «la force du désespoir» ne me semble pas insignifiant. Trop peu de gens désespèrent lorsqu’ils partagent leur vision du monde. Le véritable fléau de notre société, c’est l’idée de progrès. On est tellement convaincu du progrès de l’humanité que même le discours le plus modérément pessimiste est presque irrecevable. Il faut avoir la foi. Les hommes combattent pour leur servitude comme s’il s’agissait de leur salut parce qu’ils sont persuadés qu’ils servent le progrès. L’idée du sacrifice, que ce soit au nom du pays ou  pour servir l’entreprise privé qui nous engage est un autre fléau lié à cette idée du progrès. Tout se passe comme si l’horreur était excusable tant elle est perçue comme un moyen pour parvenir à cette fin grandiose qu’est le progrès. Or, il suffit de prendre un peu ses distances pour constater que le progrès est l’horreur même. Il n’y a que l’horreur qui progresse.