De l’air climatisé des douanes au temps humide et chaud de l’extérieur, il y a une distance qualitative inexprimable. La pluie tombe avec une simplicité merveilleuse qui n’enlève rien à la joie de voyager. On nous dépouille de nos valises et, pour bien commencer le séjour, on commande des verres que l’on siffle en fumant une Malboro. La route qui mène de Montego Bay à Negril est étroite et sinueuse, ce qui n’empêche pas notre chauffeur de rouler à une vitesse folle. Les coups de klaxons se font entendre à chaque virage, rendant les touristes nerveux et la situation assez drôle. Partout, on nous offre de la marijuana avec une aise déconcertante, comme s’il s’agissait de laitue.
- No problem, respect man.
Les rastamans sont des gens souriants, tout faits de joie et qui se présentent souvent comme étant des fermiers. « Ya man, I’m a farmer. » On cultive dans la montagne l’herbe sacrée et l’on vend sur la plage de petits bracelets aux couleurs de l’île.
- Yellow for the sun, green for the vegetation, red for the blood, and black for the people.
Notre sommeil est bercé par le bruit des vagues et c’est la chaleur du soleil montant qui nous tire de notre lit. Nous déjeunons de fruits frais et de café fort. Ici, les ananas sont petits, leur chair est blanche et parfumée d’un vague goût de noix de coco. Le café que l’on nous sert est rimbaldien, fort comme des métaux en fusion.
- Je vais chercher du café, mon amour.
Les journées s’écoulent dans l’alternance des lectures au soleil et des baignades salutaires dans l’eau salée des Caraïbes. Nous mangeons du poisson chaque soir en nous étonnant toujours de sa fraîcheur. Le barman prépare le punch au rhum en mesurant à l’oeil les quantités. C’est le nectar des vacanciers à la recherche d’ivresse.
La lenteur d’une vie sous le soleil. Rapidement, on apprend à se traîner les pieds. Le soleil entame nos peaux vierges sans les ménager et nous accueillons le vendeur d’aloès comme un Sauveur. Nous sommes d’une certaine manière semblables au Robinson de Tournier et au fil des jours, nous devenons des êtres solaires.
Les soirées de spectacle reggae ont ceci d’étonnant qu’elles joignent les opposés. Les touristes bedonnants se mêlent dans la danse aux pauvres habitants de la place, évoquant vaguement cette scène splendide de E la Nave Va où les riches chanteurs d’opéra dansent sur le pont du bateau avec les gitans rescapés d’un naufrage. Les habitants de la place pourraient sans doute, s’ils sont patients, m’apprendre la beauté de leur sourire permanent.
La proximité de la pauvreté et de l’opulence est fascinante et dégoûtante à la fois. Sur la route qui mène au Rick’s Cafe, l’un des plus beau bar du monde, paraît-il, on peut voir les vieilles cabanes croulantes dans lesquelles vivent les gens du peuple. Les touristes s’émerveillent de la beauté du couché de soleil, tout en faisant preuve d’une aise déconcertante pour ne pas penser à la pauvreté de laquelle ils s’isolent mentalement.
Marcher sur la plage. Le soleil du midi nous enseigne l’humilité et nous avançons sans hâte. D’ailleurs nous n’allons nulle part. Il faut avoir un but précis pour être pressé. Ivres de lumière, nous parlons un langage fait de sourire et de silence.
***
Au fil des jours je lis Les misérables, emporté par le sens du récit qui fait le génie de Victor Hugo. Dans ce chassé-croisé de personnages, c’est la question de la justice sociale qui assure la cohérence thématique du roman. La justice ! Il y a beaucoup de chose à en dire. Autant concéder tout de suite qu’elle n’existe pas. La seule équité en ce monde, c’est la mort qui tôt ou tard viendra chercher le poète, l’assassin, le banquier aussi bien que le dissident. Hugo dit que les lois sont humaines et que la justice est divine. Il affirme aussi qu’il est facile d’être bon. Ce qui est vraiment difficile, et donc louable, c’est d’être juste. Il y a quelque chose d’assez ironique dans le fait de lire à propos de la justice sociale tandis qu’autour de moi passent des gens qui, pour survivre à la pauvreté quotidienne, m’offrent toutes sortes de souvenirs qui souvent ne m’intéressent pas et que je refuse. Comment pourrais-je être juste avec ces gens ? Devrais-je acheter à chacun d’eux un souvenir de la même valeur afin de répartir équitablement le peu de richesse que je possède ? Est-il injuste de choisir le souvenir de l’un plutôt que de l’autre ? L’après-midi, lorsque je me rend en ville avec mon amoureuse, nous rencontrons trois mendiants. Au premier je donne 100 dollars jamaïcains, soit un peu plus d’un dollar. Au second, je refuse de faire un don puisque je n’ai plus de monnaie, seulement des grosses coupures. Je lui offre tout de même le réconfort d’une cigarette. Le troisième, quant à lui, est moins chanceux puisque je commence à être irrité par ces pauvres qui me pourrissent le luxe. Je n’ai pas envie que leurs ventres creux viennent hanter mes soupers gargantuesques, mes beuveries de vacancier. Je ne lui donne rien, ce qui ne m’empêchera pas de poursuivre plus tard ma lecture de Victor Hugo en étant indigné devant l’injustice qui s’infiltre partout dans les relations humaines. De la pensée aux actes, je suis un fier représentant de cette lâcheté égoïste qui nous caractérise si bien. Rien ne sert de s’indigner si l’on a pas le courage de passer à l’action. C’est là sans doute l’une des belles démonstrations de Victor Hugo. On voit bien par exemple que Jean Valjean ne se contente pas d’un changement intérieur qui serait de l’ordre de la conversion religieuse. À cela il ajoute une pratique quotidienne irréprochable où il fait preuve de magnanimité envers les misérables.
Voilà une qualité que j’admire : le partage, l’excès dans la générosité. C’est d’ailleurs d’après Michel Onfray l’une des erreurs du juste milieu aristotélicien que de vouloir s’ériger en règle générale. Le cas de la générosité, selon Onfray, ne peut pas être pensé en terme de juste milieu. Le comportement louable, dans ce cas précis, est celui de l’excès : on est jamais trop généreux. Onfray fait d’ailleurs admirablement l’éloge de la dépense dans sa Morale esthétique. Mais je me répète…