Archive pour décembre, 2008

La Jamaïque d’un Victor Hugo toujours actuel

31 décembre 2008

De l’air climatisé des douanes au temps humide et chaud de l’extérieur, il y a une distance qualitative inexprimable. La pluie tombe avec une simplicité merveilleuse qui n’enlève rien à la joie de voyager. On nous dépouille de nos valises et, pour bien commencer le séjour, on commande des verres que l’on siffle en fumant une Malboro. La route qui mène de Montego Bay à Negril est étroite et sinueuse, ce qui n’empêche pas notre chauffeur de rouler à une vitesse folle. Les coups de klaxons se font entendre à chaque virage, rendant les touristes nerveux et la situation assez drôle. Partout, on nous offre de la marijuana avec une aise déconcertante, comme s’il s’agissait de laitue.

- No problem, respect man.

Les rastamans sont des gens souriants, tout faits de joie et qui se présentent souvent comme étant des fermiers. « Ya man, I’m a  farmer. » On cultive dans la montagne l’herbe sacrée et l’on vend sur la plage de petits bracelets aux couleurs de l’île.

- Yellow for the sun, green for the vegetation, red for the blood, and black for the people.

Notre sommeil est bercé par le bruit des vagues et c’est la chaleur du soleil montant qui nous tire de notre lit. Nous déjeunons de fruits frais et de café fort. Ici, les ananas sont petits, leur chair est blanche et parfumée d’un vague goût de noix de coco. Le café que l’on nous sert est rimbaldien, fort comme des métaux en fusion.

- Je vais chercher du café, mon amour.

Les journées s’écoulent dans l’alternance des lectures au soleil et des baignades salutaires dans l’eau salée des Caraïbes. Nous mangeons du poisson chaque soir en nous étonnant toujours de sa fraîcheur. Le barman prépare le punch au rhum en mesurant à l’oeil les quantités. C’est le nectar des vacanciers à la recherche d’ivresse.

La lenteur d’une vie sous le soleil. Rapidement, on apprend à se traîner les pieds. Le soleil  entame nos peaux vierges sans les ménager et nous accueillons le vendeur d’aloès comme un Sauveur. Nous sommes d’une certaine manière semblables au Robinson de Tournier et au fil des jours, nous devenons des êtres solaires.

Les soirées de spectacle reggae ont ceci d’étonnant qu’elles joignent les opposés. Les  touristes bedonnants se mêlent dans la danse aux pauvres habitants de la place, évoquant vaguement cette scène splendide de E la Nave Va où les riches chanteurs d’opéra dansent sur le pont du bateau avec les gitans rescapés d’un naufrage. Les habitants de la place pourraient sans doute, s’ils sont patients, m’apprendre la beauté de leur sourire permanent.

La proximité de la pauvreté et de l’opulence est fascinante et dégoûtante à la fois. Sur la route qui mène au Rick’s Cafe, l’un des plus beau bar du monde, paraît-il, on peut voir les vieilles cabanes croulantes dans lesquelles vivent les gens du peuple. Les touristes s’émerveillent de la beauté du couché de soleil, tout en faisant preuve d’une aise déconcertante pour ne pas penser à la pauvreté de laquelle ils s’isolent mentalement.

Marcher sur la plage. Le soleil du midi nous enseigne l’humilité et nous avançons sans hâte. D’ailleurs nous n’allons nulle part. Il faut avoir un but précis pour être pressé. Ivres de lumière, nous parlons un langage fait de sourire et de silence.

***

Au fil des jours je lis Les misérables, emporté par le sens du récit qui fait le génie de Victor Hugo. Dans ce chassé-croisé de personnages, c’est la question de la justice sociale qui assure la cohérence thématique du roman. La justice ! Il y a beaucoup de chose à en dire. Autant concéder tout de suite qu’elle n’existe pas. La seule équité en ce monde, c’est la mort qui tôt ou tard viendra chercher le poète, l’assassin, le banquier aussi bien que le dissident. Hugo dit que les lois sont humaines et que la justice est divine. Il affirme aussi qu’il est facile d’être bon. Ce qui est vraiment difficile, et donc louable, c’est d’être juste. Il y a quelque chose d’assez ironique dans le fait de lire à propos de la justice sociale tandis qu’autour de moi passent des gens qui, pour survivre à la pauvreté quotidienne, m’offrent toutes sortes de souvenirs qui souvent ne m’intéressent pas et que je refuse. Comment pourrais-je être juste avec ces gens ? Devrais-je acheter à chacun d’eux un souvenir de la même valeur afin de répartir équitablement le peu de richesse que je possède ? Est-il injuste de choisir le souvenir de l’un plutôt que de l’autre ? L’après-midi, lorsque je me rend en ville avec mon amoureuse, nous rencontrons trois mendiants. Au premier je donne 100 dollars jamaïcains, soit un peu plus d’un dollar. Au second, je refuse de faire un don puisque je n’ai plus de monnaie, seulement des grosses coupures. Je lui offre tout de même le réconfort d’une cigarette. Le troisième, quant à lui, est moins chanceux puisque je commence à être irrité par ces pauvres qui me pourrissent le luxe. Je n’ai pas envie que leurs ventres creux viennent hanter mes soupers gargantuesques, mes beuveries de vacancier. Je ne lui donne rien, ce qui ne m’empêchera pas de poursuivre plus tard ma lecture de Victor Hugo en étant indigné devant l’injustice qui s’infiltre partout dans les relations humaines. De la pensée aux actes, je suis un fier représentant de cette lâcheté égoïste qui nous caractérise si bien. Rien ne sert de s’indigner si l’on a pas le courage de passer à l’action. C’est là sans doute l’une des belles démonstrations de Victor Hugo. On voit bien par exemple que Jean Valjean ne se contente pas d’un changement intérieur qui serait de l’ordre de la conversion religieuse. À cela il ajoute une pratique quotidienne irréprochable où il fait preuve de magnanimité envers les misérables.

Voilà une qualité que j’admire : le partage, l’excès dans la générosité. C’est d’ailleurs d’après Michel Onfray l’une des erreurs du juste milieu aristotélicien que de vouloir s’ériger en règle générale. Le cas de la générosité, selon Onfray, ne peut pas être pensé en terme de juste milieu. Le comportement louable, dans ce cas précis, est celui de l’excès : on est jamais trop généreux. Onfray fait d’ailleurs admirablement l’éloge de la dépense dans sa Morale esthétique. Mais je me répète…

Un titre mémorable

17 décembre 2008

La vie est pleine de coïncidences. Il y a plusieurs années alors que j’étudiais au Cegep de Limoilou, un enseignant nous avait parlé d’un roman de Michel Beaulieu, Je tourne en rond mais c’est autour de toi. Le titre m’ayant marqué, j’ai toujours par la suite gardé en tête le roman dans l’espoir de le lire un jour. Puis cet été, lors d’une discussion passionnante avec une artiste que j’aime, j’ai glissé quelques mots à propos de ce titre magnifique et de Michel Beaulieu qui demeure l’un de mes poètes préférés. Après une chasse au trésor qui à elle seule mérite sans doute un long récit détaillé, ma belle m’a offert un exemplaire du livre longtemps convoité.

Aujourd’hui, j’ai débuté ma lecture du roman de Beaulieu, agréablement surpris par l’écriture de l’auteur que je connais surtout pour ses poèmes. La vie est pleine de coïncidences et celle-ci a voulu que je me rende aujourd’hui en ville pour aller m’acheter des pantalons courts. Sur la rue St-Jean, je rencontre un vieil homme qui, par politesse, offre sa main à une vieille dame qui peinait à traverser la rue. C’était Guy, l’enseignant qui m’avait parlé de Beaulieu.

- Quelle coïncidence, je commence justement la lecture de ce roman de Beaulieu dont vous nous aviez parlé il y a quelques années…!
- Ah oui ! Quel beau titre ! Par contre, le roman est plutôt mauvais…!
- Ah, je viens juste de le commencer et pour le moment j’aime bien… bon, prenez soin de vous, bon temps des fêtes !
- Oui, vous aussi ! Et, n’oubliez pas, abusez de tout !

Ne dérangez pas la littérature

17 décembre 2008

Le 19 janvier 1914, Kafka arriva au bureau avec sa petite boîte à lunch en métal. Une fois installé à son poste de travail, il fixa le mur durant de longues minutes en maudissant les obligations liées à son emploi. On l’avait dérangé dans l’écriture de La métamorphose, si bien qu’il n’avait plus pour ce texte qu’un immense dégoût, sachant que la fin eût été bien meilleure si on l’avait laissé tranquille.

« Au bureau, angoisse alternant avec une conscience de moi-même. À part cela, je suis plus confiant. Grande répugnance à l’égard de La métamorphose. Fin illisible. Imparfaite presque jusqu’au fond. Le résultat eût été bien meilleur si je n’avais pas été dérangé à ce moment-là par mon voyage d’affaires. »

Ne dérangez jamais quelqu’un affairé à écrire. Le geste semble anodin mais, sachez-le, vous pourriez rapidement vous retrouvez dans les habits du tueur de chefs-d’oeuvres.

Si noir et clair

14 décembre 2008

Hier j’ai dévoré Macbeth et, à chaque réplique, je ne pouvais m’empêcher de penser à quel point il est vrai de dire qu’il s’agit là d’un monstre de la littérature anglaise. Quelle étrangeté dans les répliques ! Shakespeare met dans la bouche de ses personnages des paroles intrigantes. Par exemple, lorsque Macbeth entre sur scène, celui-ci affirme :

- Un jour si noir et clair je n’en ai jamais vu.

Voilà le personnage et toutes ses contradictions condensés en une seule phrase. Si noir et si clair…! Un peu plus loin, Lady Macbeth le questionne. Aurait-il peur de devenir ce qu’il est en désir ? C’est là la lutte qui se joue dans cette pièce et peut-être n’en est-il pas autrement ici, je veux dire, dans notre quotidien. Vous le connaissez, n’est-ce pas, ce monstre nommé désir ?

Je risque d’écrire très peu dans les prochaines semaines, du moins pas avant janvier. D’ici là je me promet de fréquenter Les misérables, Je tourne en rond mais c’est autour de toi et peut-être, ça fait si longtemps que je le souhaite… La recherche. J’aurai alors sans doute de nouvelles pensées à partager.

Sédiments

9 décembre 2008

Ce n’est que maintenant que je constate ma lourdeur, le poids de tout ce que j’ai accumulé comme amertume au fil du temps, le poids de ces idées qui lorsque je les lance semblent ne rien peser, et qui se sédimentent… dans mes espaces mentaux ! Je reviens encore une fois à ces aphorismes de Cioran, comme s’il n’y avait rien d’autre. Dans l’un d’eux, il nous met en garde. Il faut se méfier des gens qui ont rejeté le monde : ils se vengeront sur celui-ci car ils sont pleins de ressentiment. Il faut comprendre la révolte, c’est primordial. La révolte n’est pas une fin en soi. La révolte doit être le moyen, une force positive qui se démène pour un changement qui fera en sorte que cette révolte ne sera plus nécessaire. Ce que veut l’homme révolté, ce n’est pas de nourrir sa révolte à grands coups de mépris. Le projet de l’homme révolté doit consister en la mise en place de moyens radicaux pour mettre fin à la nécessité de sa révolte. Autrement, c’est un homme aliéné, une victime en creux du système… Je veux dire, cet homme que l’on rencontre partout… et aussi du coin de l’oeil lorsque l’on tourne le dos au miroir.

Fascinant soucis de précision

7 décembre 2008

Le matin avant de me mettre au boulot j’ai la mauvaise habitude de lire les nouvelles du jour. Je fréquente notamment le très haïssable www.canoe.com. Aujourd’hui je me trouve sans voix devant l’incroyable soucis de précision de Pierre Richard du journal de Montréal qui m’apprend les détails d’un meurtre sordide.

VALLEYFIELD | C’est 140 coups de ciseaux que l’octogénaire Sylvio Lemieux a reçus avant que son agresseur ne cesse de s’acharner sur lui en abandonnant l’arme dans son oeil gauche.

C’est plutôt absurde tout ça. Je veux dire, je m’imagine très bien le journaliste, détestable hyène urbaine qui rode autour de la scène du crime à la recherche des détails croustillants, poser les questions avec son professionnalisme bas de gamme :

- Combien de coups de couteau, monsieur l’enquêteur ?
- C’était des ciseaux.
- Ah, encore mieux ! Attendez, je note !

Si j’étais abonné au journal, c’est sans doute le nombre de coups de ciseaux que je devrais donner, jour après jour, pour me défouler un peu sur cette matérialisation de la bêtise humaine.

Lecture

4 décembre 2008

J’ai rencontré ce matin dans l’autobus une jeune littéraire enthousiasmée par la lecture du marquis de Sade. Frêle et blonde, elle avait tout d’une Eugénie. Visiblement sous le charme des chorégraphies orchestrées par l’imagination débridée du célèbre libertin, elle souriait avec candeur. Peut-on concevoir plus belle existence que celle du lecteur ?

Démesure

2 décembre 2008

Avec décembre vient la fatigue et ses cafés forts. Les fins de session sont épuisantes pour plusieurs, mais cette fois je passe mon tour ! Oh que oui. J’ai trouvé la solution pour contrer tout éventuel manque de motivation : je prépare un exposé sur la figure du Quichotte. Un obsédé de littérature qui en vient à plaquer ses livres sur le monde, voilà ce qu’il me fallait ! Je n’en demande pas plus. Les obsédés sont des êtres fascinants parce qu’ils savent accorder aux détails l’importance démesurée qu’ils méritent.

Juste pour voir

1 décembre 2008

Tandis que tu peindras, j’écrirai avec minutie tes moindres gestes, les mouvements du pinceau, juste pour voir. Tu porteras une vieille chemise blanche dont tu auras retroussé les manches, comme le font les gens qui se mettent au travail. Aux yeux grossiers, ton oeuvre sera ce qu’ils nomment de l’abstraction, mais il s’agira en fait d’une sorte d’autoportrait. Les couleurs les plus vivent seront avalées par le blanc que tu étendras sans aucune retenue et j’aurai des mots pour chacun de tes sacrilèges colorés. Nous nous saoulerons jusqu’à rouler comme les jours. Quand tu seras satisfaite de ton travail, j’écrirai  voilà encore un monde d’achevé et nous brûlerons la toile ainsi que le texte. Nos amours sauvages ne sauront se passer de ces autodafés répétés.