Je suis toujours pris de vertige lorsque je constate à quel point l’Histoire est vaste, à quel point l’humanité s’est dotée d’archives qui, bien qu’elles soient dormantes, n’en demeurent pas moins monstrueuses tant par leur volume que par leur diversité.
Simple constat : pour plusieurs parmi nous, l’Histoire n’existe pas. Pour qui s’intéresse à l’Histoire, celle-ci se révèle toujours par bribes que l’on agence peu à peu, au fil des lectures, jusqu’à constituer une mosaïque plus ou moins complète. Cette mosaïque est sans doute condamnée à demeurer parcellaire, malgré les efforts monumentaux, voire utopiques de certains grands intellectuels : je pense ici au rêve des encyclopédistes. Je crois en tout cas qu’il est de notre devoir de s’intéresser à l’Histoire, d’y fouiner avec énergie afin d’y découvrir les événements qui ont fait en sorte que nous sommes ce que nous sommes, mais aussi d’y trouver l’inspiration et la force nécessaire pour faire un pas en avant, un modeste pas de plus.
Ces jours-ci, je lis Les mots et les choses de Foucault, livre dans lequel il entreprend de faire la lumière sur les conditions qui ont rendu possible le savoir empirique à l’âge classique et, du coup, le mode de connaissance qui est encore le nôtre. Je suis assommé de constater à quel point cet intellectuel a une vision limpide du court des événements qui ont marqué l’histoire de la pensée. L’archéologie du savoir est une méthode très importante parce qu’elle renouvelle la manière d’interroger l’Histoire. Deleuze en parle dans son livre sur Nietzsche qui était aussi un archéologue de la philosophie. Alors que la philosophie traditionnelle, nous dit Deleuze, posait les questions en termes ontologiques, par exemple « Qu’est-ce que le bien, qu’est-ce que le mal ? », Nietzsche pose une question qui est d’un tout autre ordre : « Pourquoi l’histoire de la philosophie a-t-elle crée ces notions de bien et de mal, qu’est-ce que cela signifie ? » Il demande également, non pas « Qu’est-ce que la vérité ? » mais plutôt « Pourquoi le savoir humain s’organise-t-il autour de la notion de vérité ? » Il y a un élément de réponse dont je me souviens et qui est marquant : pour Nietzsche, ce que de tout temps l’Homme a nommé Vérité n’est rien d’autre qu’une hygiène, qu’une santé. Accoler une vérité sur le monde, n’importe laquelle, ce geste est l’appréhension du monde en tant que cohérence rassurante.
Nul doute que ce constat que je faisais plus haut de l’inexistence de l’Histoire parmi nos contemporains est un exemple de cette hygiène dont l’Homme a besoin. Le poids de l’Histoire, l’actualisation des événements révélateurs de la nature humaine dans ce qu’elle a de plus sombre, nos contemporains ne peuvent pas le supporter. L’ordre capitaliste existe et de tout temps il a existé. Aucun autre mode d’existence (heureusement, diraient certains) n’est possible. L’Histoire, selon ce raisonnement, est une sorte de tache honteuse qu’il vaut mieux oublier. Les hommes d’avant nous ont accumulé les erreurs mais, heureusement, nous avons découvert comment vivre, nous avons découvert le bonheur. Hors du temps, nous sommes maintenant à l’abris.