Archive pour janvier, 2009

Une cohérence rassurante

29 janvier 2009

Je suis toujours pris de vertige lorsque je constate à quel point l’Histoire est vaste, à quel point l’humanité s’est dotée d’archives qui, bien qu’elles soient dormantes, n’en demeurent pas moins monstrueuses tant par leur volume que par leur diversité.

Simple constat : pour plusieurs parmi nous, l’Histoire n’existe pas. Pour qui s’intéresse à l’Histoire, celle-ci se révèle toujours par bribes que l’on agence peu à peu, au fil des lectures, jusqu’à constituer une mosaïque plus ou moins complète. Cette mosaïque est sans doute condamnée à demeurer parcellaire, malgré les efforts monumentaux, voire utopiques de certains grands intellectuels : je pense ici au rêve des encyclopédistes. Je crois en tout cas qu’il est de notre devoir de s’intéresser à l’Histoire, d’y fouiner avec énergie afin d’y découvrir les événements qui ont fait en sorte que nous sommes ce que nous sommes, mais aussi d’y trouver l’inspiration et la force nécessaire pour faire un pas en avant, un modeste pas de plus.

Ces jours-ci, je lis Les mots et les choses de Foucault, livre dans lequel il entreprend de faire la lumière sur les conditions qui ont rendu possible le savoir empirique à l’âge classique et, du coup, le mode de connaissance qui est encore le nôtre. Je suis assommé de constater à quel point cet intellectuel a une vision limpide du court des événements qui ont marqué l’histoire de la pensée. L’archéologie du savoir est une méthode très importante parce qu’elle renouvelle la manière d’interroger l’Histoire. Deleuze en parle  dans son livre sur Nietzsche qui était aussi un archéologue de la philosophie. Alors que la philosophie traditionnelle, nous dit Deleuze, posait les questions en termes ontologiques, par exemple « Qu’est-ce que le bien, qu’est-ce que le mal ? », Nietzsche pose une question qui est d’un tout autre ordre : « Pourquoi l’histoire de la philosophie a-t-elle crée ces notions de bien et de mal, qu’est-ce que cela signifie ? » Il demande également, non pas « Qu’est-ce que la vérité ? » mais plutôt « Pourquoi le savoir humain s’organise-t-il autour de la notion de vérité ? » Il y a un élément de réponse dont je me souviens et qui est marquant : pour Nietzsche, ce que de tout temps l’Homme a nommé Vérité n’est rien d’autre qu’une hygiène, qu’une santé. Accoler une vérité sur le monde, n’importe laquelle, ce geste est l’appréhension du monde en tant que cohérence rassurante.

Nul doute que ce constat que je faisais plus haut de l’inexistence de l’Histoire parmi nos contemporains est un exemple de cette hygiène dont l’Homme a besoin. Le poids de l’Histoire, l’actualisation des événements révélateurs de la nature humaine dans ce qu’elle a de plus sombre, nos contemporains ne peuvent pas le supporter. L’ordre capitaliste existe et de tout temps il a existé. Aucun autre mode d’existence (heureusement, diraient certains) n’est possible. L’Histoire, selon ce raisonnement, est une sorte de tache honteuse qu’il vaut mieux oublier. Les hommes d’avant nous ont accumulé les erreurs mais, heureusement, nous avons découvert comment vivre, nous avons découvert le bonheur. Hors du temps, nous sommes maintenant à l’abris.

Un peu de blanc pour me laver de mes péchés

27 janvier 2009

On m’a dit plus d’une fois ces dernières années que je voyais trop le mauvais côté des choses. Je serais pessimiste. Le bon existe, Simon, il est partout, il suffit de le voir. Il s’agit d’être capable de le savourer. J’aimerais partager mon point de vue à ce sujet. Je me souviens avoir entendu cette pensée d’Albert Camus qui disait qu’«il n’y a pas de honte à préférer le bonheur.» Remarquez que Camus utilise le verbe préférer, sous-entendant que l’on peut choisir d’être ou de ne pas être heureux. Je suis sceptique. De mon côté, je dois dire que je suis souvent honteux de la facilité avec laquelle j’arrive à être heureux tout en étant parfaitement conscients des horreurs qui affligent mes semblables aux quatre coins du globe et en sachant que je contribue à ces injustices par mon mode de vie.

J’ai appris cette fin de semaine que la région de Kivu, au Congo, possède 64% des réserves mondiales de Coltan, le minerai à partir duquel on extrait le columbium et le tantale, des métaux précieux nécessaires à la fabrication des ordinateurs et des téléphones cellulaires. Là-bas, les gens se font exploser la gueule pour le Coltan, il y a des compagnies qui paient des hommes armés des millions de dollars pour protéger les mines. C’est gros. Devinez qui achètent tout ça ? Devinez qui paient les forces armées ? 1 milliard de téléphones mobiles vendus en 2007. Des gens qui préfèrent le bonheur. Non, il n’y a pas de honte à écrire tout ça avec un ordinateur…!? Réjean Ducharme a écrit que «le mépris de soi-même justifié est une maladie dont personne ne se relève.» Je crois qu’il est justifié de dire que notre société est engagée dans un mode de vie qui est méprisable. Je crois que pour goûter le vrai bonheur, pas celui que l’on préfère mais celui que l’on vit quand il n’y a pas d’autre alternative, il faut avoir la conscience tranquille. Ce n’est pas vrai que l’on peut être véritablement heureux en étant conscient de la misère et de l’horreur. Il s’agit en tout cas d’un bonheur médiocre, d’un bonheur qui est bas.

Nourriture pour paranoïaque

24 janvier 2009

Enfin.

La tasse d’espresso à ma gauche, le livre de Foucault à ma droite et la musique de Charlie Haden dans mes oreilles, je suis disposé à sourire. Je vais fumer une cigarette avant de débuter l’écriture.

L’autre soir, je suis tombé sur une photographie du nouveau président américain et je me suis bien vite retrouvé à développer, silencieusement, de sinueuses théories de conspiration. Nous vivons à une époque si fertile en incertitudes, en mensonges de toutes sortes et en illusions qu’il est difficile de ne pas s’enfoncer, si l’on pense un tant soit peu, dans le développement d’hypothèses qui aux yeux de certains — ceux qui croient aveuglément que le Bien est partout — ne sont rien d’autre que de la nourriture pour paranoïaque.

Je regardais le visage honnête du président, si parfait dans sa pose charismatique et je me demandais, un peu triste, pourquoi ne suis-je pas capable de partager l’enthousiasme de mes contemporains. Généralement, lorsque tout le monde danse, je suis celui qui reste assis au bar et qui observe. Je sais que les fêtards en veulent toujours un peu aux gens comme moi. Refuser de danser, c’est aussi refuser d’appartenir à la foule. J’ai été obligé de conclure que l’élection du candidat démocrate était un événement trop parfait, trop suspect pour que je puisse m’en réjouir. Je crois que s’il existe bel et bien un groupe d’individus puissants qui tirent les ficelles de l’ordre mondial, ces gens-là doivent se réjouir de la facilité du peuple à croire au changement. Si j’avais voulu continuer ma route vers la domination mondiale, vers la magouille payante et le mépris de la dignité humaine, je n’aurais pas procédé autrement. Il est clair qu’après avoir gouverné pendant huit ans avec un homme aussi détesté que Bush, il fallait un homme au charisme hypnotisant. Je n’ai rien contre l’individu ; en fait, je ne le connais pas. Il est une image puissante, un sourire à l’haleine de photoshop. Je le répète : la facilité avec laquelle les forces dirigeantes américaines peuvent faire oublier l’horreur qu’elles perpétuent depuis des décennies, simplement en faisant élire un homme en qui le peuple est bien prêt à croire, cette facilité là m’est suspecte. L’ordre n’est pas menacé.

Je ne suis pas complètement désillusionné et je suis capable de croire au changement. Seulement je crois que nous avons pour le moment affaire à un changement utilitaire, un changement qui méprise l’espoir des gens et qui les manipule afin de détourner leur attention. Les partisans du nouveau président me reprocheront ma mauvaise foi. C’est toujours moins pire que Bush, me disent-ils. Soit. Mais pour déraciner ce mode de vie radical qui nous ronge, ce mode de vie qui méprise ce qu’il y a de plus précieux dans l’existence, il faut davantage que des améliorations à la petite cuillère. L’ordre capitaliste régnant est de ces ennemis avec qui il faut lutter sans faire de compromis.

Au fond, je voudrais bien danser.  Mais ce sera pour une autre fois.

Ce livre caché sous mon pupitre

20 janvier 2009

Il y a 200 ans, le 19 janvier, naissait Edgar Allan Poe, écrivain étroitement lié à la croissance hâtive de ma passion pour la littérature. Je me rappelle mon adolescence alors que, dans un cours quelconque, je lisais, le livre caché sous mon pupitre, les nouvelles de cet auteur fascinant. J’aimais par dessus tout le morbide des textes de Poe, auquel sont toujours jointes une lucidité et une profondeur inquiétantes. Le chat noir est une nouvelle parfaite et si je n’avais pas baptisé mon chat Kafka, je crois bien qu’il se serait nommé Pluton malgré le caractère plutôt lugubre de cet hommage. Un hommage qui aurait été tout de même justifié puisque je suis persuadé que je ne me serais sans doute pas dirigé en études littéraires si je n’avais dévoré les nouvelles de ce géant de la littérature américaine. Ça me rappelle que les grandes lignes de notre existence ne sont souvent que des fils ténus et qu’un événement en apparence insignifiant (Hey, Simon, tu devrais lire Edgar Poe, c’est vraiment malade!) peut avoir des répercussions immenses sur le reste de notre parcours. Je ne me souviens pas pourquoi ni comment j’ai mis la main sur les livres de cet auteur. Une chose est certaine, c’est qu’il a ouvert une brèche dans mes espaces mentaux, brèche qui ne s’est plus jamais refermée depuis.

Un tout autre type d’existence

16 janvier 2009

Vous menez une vie monotone et votre travail vous ennuie ? Vous manquez d’audace et n’avez pas le courage de vous libérer des rets du quotidien ? Rien de plus commun. Sachez cependant qu’il est possible de mener un tout autre type d’existence en vous portant volontaire pour devenir l’un de mes personnages de fiction. Je suis un scribouilleur  au grand coeur ! Si l’expérience vous intéresse, si vous avez envie de tenter l’absolue liberté de la fiction, vous n’avez qu’à me contacter. Il me fera plaisir, à la suite de quelques entretiens au cours desquels vous me confierez vos envies les plus folles, de faire de vous un authentique être de papier. Rien ne m’arrêtera ! Vous n’avez jamais osé vivre le grand amour à la Werther de peur de compromettre votre précieux équilibre mental ? Vous vous êtes retenu plus d’une fois pour ne pas battre au sang les poltrons qui vous entourent ? Il est possible de remédier à la situation ! Je ferai de vous un héros à la tignasse blonde, je vous métamorphoserai en brute digne de Conan le barbare. Durant de longues pages, je décrirai minutieusement vos muscles reluisants de sueur. Avec finesse, je dévoilerai aux lecteurs les subtilités de vos passions les plus torrides. Je consacrerai de vastes chapitres à la moindre de vos qualités. Pour rendre justice aux immenses pouvoirs de votre regard, je rédigerai d’interminables traités qui feront la joie des femmes au foyer. Rien ne m’arrêtera ! Non, rien ne viendra compromettre la création de votre nouvelle existence.

Les soirs d’hiver, épuisé par le dur labeur d’une journée au bureau, vous pourrez lire quelques épisodes de cette grande saga dont vous serez le héros. Vous aurez la possibilité, si le coeur vous en dit, de lire à votre bien-aimée certains passages croustillants dans lesquels vous lui ferez l’amour comme jamais vous n’avez osé le faire. Le kamasutra, à côté de ces scènes conjugales épiques, aura des airs de manuel pour débutant. La fiction n’a que faire des lois physiques ! Pour vous, j’abolirai la pesanteur !

Pensez-y bien. Le monde vous appartient. L’Univers n’est rien d’autre que la pointe baveuse de mon stylo à bille.

J’ai pulvérisé ma paresse

15 janvier 2009

J’ai pulvérisé ma paresse à grand coup de caféine et mon coeur est trop arythmique pour espérer le repos. J’ai cueillis dans la boîte à rêverie une superbe édition rouge sang d’Oliver Twist qui devient selon mon système la carotte tendue sur le bâton pour faire avancer l’âne que je suis. Quand j’aurai terminé (mais terminerai-je un jour ?), je pourrai comme Perec dévorer des livres à plat ventre sur mon lit. Je pourrai également lire des livres sérieux, mais avec le pas dansant et léger qui me fait si souvent défaut.

Prescription

13 janvier 2009

De plus en plus affamé de littérature je dois trouvé du temps, me lever tôt, ne pas écouter les sornettes télévisés, m’enfermer dans ma chambre de neuf mètres carrés et plonger la main dans la boîte à lecture. J’y trouve des bouquins admirables, remisés là en attendant que je me calme, en attendant que le temps se fasse si mauvais qu’il devienne impossible de pointer le bout du nez à l’extérieur. Ne plus écrire jusqu’à ce que ça éclate.

La vieille sagesse de Cervantes

9 janvier 2009

On parle parfois de la dévalorisation de la littérature. Pour bien des gens, la littérature est   une sorte de rêverie à laquelle s’adonnent quelques excentriques, rêverie qui, une fois objectivée sous la forme de livre, offre l’avantage de tenir les enfants calmes lors du moment de la lecture. Les lecteurs adultes, selon cette logique, sont des gens sympathiques bien que souillés par leur passion qui, si elle représente souvent la joie de leur journée, est aussi l’ennemie de l’empire économique régnant. Le travailleur qui lit ne pense plus à ses boulons et peut découvrir au détour d’un bouquin l’horreur de sa condition d’aliéné. Oh l’horreur !

Quand j’entends des paroles insensées sortir de la bouche d’un ignorant, je crispe le poing mais je demeure calme. Ce qui me met hors de moi, c’est d’entendre un intellectuel remettre en question l’importance de la littérature. Ces paroles, me dis-je, ne peuvent que sortir de la bouche d’un imposteur. Un intellectuel qui avance l’idée selon laquelle la littérature n’a pas le pouvoir de changer le monde est un intellectuel perdu, corrompu, vidé de sa substance par le vide qui l’entoure et l’endort. La littérature est toujours là ! Une reine comme elle a besoin de valeureux lecteurs pour la supporter. Elle a besoin d’écrivains qui se saignent pour elle. De soutenir que le fait d’écrire un livre aujourd’hui est un acte insensé, inutile simplement parce que personne ne le lira est un raisonnement qui renforce l’ordre en place. Un raisonnement nuisible dans son évidence crasse.

Contrairement à ce que veut la croyance contemporaine, le temps existe encore. Le passé est long, l’avenir aussi. La littérature est la mémoire de l’humanité. D’où l’importance aujourd’hui d’une littérature qui se souvient d’elle-même. Il est permis d’être pessimiste, il est également compréhensible que des intellectuels n’aient pas foi en leur époque. Cela ne veut pas dire que le silence s’impose. Kundera, dans L’art du roman, soulignait le constat d’échec énoncé par Edmund Husserl, ce constat de l’échec de la philosophie occidentale. Selon Kundera, cet échec de la philosophie ne représente toutefois pas l’échec de la pensée : là où la philosophie a échoué en s’enfonçant dans une réflexion circulaire qui en bout de ligne lui nouait la corde autour du cou, le roman a continué sa marche faite de questionnements et d’errances.

L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : “Les choses sont plus compliquées que tu ne le penses.” C’est la vérité éternelle du roman mais qui se fait de moins en moins entendre dans le vacarme des réponses simples et rapides qui précèdent la question et l’excluent. Pour l’esprit de notre temps, c’est ou bien Anna ou bien Karénine qui a raison, et la vieille sagesse de Cervantes qui nous parle de la difficulté de savoir et de l’insaisissable vérité paraît encombrante et inutile.

Méfions nous de la rapidité. Prenons le temps de lire et d’écrire. Je termine pour le moment avec ces belles paroles de Kundera, admirables dans la passion sincère qui s’en dégage :

Mais si l’avenir ne représente pas une valeur à mes yeux, à qui suis-je attaché : à Dieu ? à la patrie ? au peuple ? à l’individu ?

Ma réponse est aussi ridicule que sincère : je ne suis attaché à rien sauf à l’héritage décrié de Cervantes.

Amen.