La vieille sagesse de Cervantes

9 janvier 2009

On parle parfois de la dévalorisation de la littérature. Pour bien des gens, la littérature est   une sorte de rêverie à laquelle s’adonnent quelques excentriques, rêverie qui, une fois objectivée sous la forme de livre, offre l’avantage de tenir les enfants calmes lors du moment de la lecture. Les lecteurs adultes, selon cette logique, sont des gens sympathiques bien que souillés par leur passion qui, si elle représente souvent la joie de leur journée, est aussi l’ennemie de l’empire économique régnant. Le travailleur qui lit ne pense plus à ses boulons et peut découvrir au détour d’un bouquin l’horreur de sa condition d’aliéné. Oh l’horreur !

Quand j’entends des paroles insensées sortir de la bouche d’un ignorant, je crispe le poing mais je demeure calme. Ce qui me met hors de moi, c’est d’entendre un intellectuel remettre en question l’importance de la littérature. Ces paroles, me dis-je, ne peuvent que sortir de la bouche d’un imposteur. Un intellectuel qui avance l’idée selon laquelle la littérature n’a pas le pouvoir de changer le monde est un intellectuel perdu, corrompu, vidé de sa substance par le vide qui l’entoure et l’endort. La littérature est toujours là ! Une reine comme elle a besoin de valeureux lecteurs pour la supporter. Elle a besoin d’écrivains qui se saignent pour elle. De soutenir que le fait d’écrire un livre aujourd’hui est un acte insensé, inutile simplement parce que personne ne le lira est un raisonnement qui renforce l’ordre en place. Un raisonnement nuisible dans son évidence crasse.

Contrairement à ce que veut la croyance contemporaine, le temps existe encore. Le passé est long, l’avenir aussi. La littérature est la mémoire de l’humanité. D’où l’importance aujourd’hui d’une littérature qui se souvient d’elle-même. Il est permis d’être pessimiste, il est également compréhensible que des intellectuels n’aient pas foi en leur époque. Cela ne veut pas dire que le silence s’impose. Kundera, dans L’art du roman, soulignait le constat d’échec énoncé par Edmund Husserl, ce constat de l’échec de la philosophie occidentale. Selon Kundera, cet échec de la philosophie ne représente toutefois pas l’échec de la pensée : là où la philosophie a échoué en s’enfonçant dans une réflexion circulaire qui en bout de ligne lui nouait la corde autour du cou, le roman a continué sa marche faite de questionnements et d’errances.

L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : “Les choses sont plus compliquées que tu ne le penses.” C’est la vérité éternelle du roman mais qui se fait de moins en moins entendre dans le vacarme des réponses simples et rapides qui précèdent la question et l’excluent. Pour l’esprit de notre temps, c’est ou bien Anna ou bien Karénine qui a raison, et la vieille sagesse de Cervantes qui nous parle de la difficulté de savoir et de l’insaisissable vérité paraît encombrante et inutile.

Méfions nous de la rapidité. Prenons le temps de lire et d’écrire. Je termine pour le moment avec ces belles paroles de Kundera, admirables dans la passion sincère qui s’en dégage :

Mais si l’avenir ne représente pas une valeur à mes yeux, à qui suis-je attaché : à Dieu ? à la patrie ? au peuple ? à l’individu ?

Ma réponse est aussi ridicule que sincère : je ne suis attaché à rien sauf à l’héritage décrié de Cervantes.

Amen.

Une réponse vers “La vieille sagesse de Cervantes”

  1. Annie a dit :

    Triple Amen.


Laisser un commentaire