J’aime beaucoup la citation de Schopenhauer que j’ai partagé avec vous la semaine dernière et j’ai envie de continuer à déposer ici, de temps en temps, quelques fragments qui m’ont marqué. Je crois à l’importance de la citation. Borges écrivait dans ses entrevues radiophoniques que la littérature entière ne contient que quelques thèmes, quelques idées. Écrire, c’est toujours reprendre, moduler les idées d’un prédécesseur. Il ajoute que l’écrivain est celui qui sait introduire une légère modulation dans le traitement d’un des grands thèmes de la littérature. À défaut d’être en mesure d’introduire la moindre variation dans le vaste champs des idées, je décide ici d’adopter la position de copiste.
Vous pourrez lire des passages d’auteurs qui m’ont marqué, certains écrivains que je plagie dans chacun de mes textes, dans chacune de mes phrases. Aujourd’hui, je vous invite à lire un passage de Julien Gracq que j’aime parce qu’il y établit la nécessité pour la critique littéraire d’être passionnée, amoureuse de l’objet qu’elle étudie. Constatez par vous-même avec quelle élégance Julien Gracq formule une critique qui, de mon côté, rend toujours quelques accords disgracieux… :
« Ce que je souhaite d’un critique littéraire — et il ne me le donne qu’assez rarement – c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture m’en dispense un plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Vous ne me parlez que de ce qui ne lui est pas exclusif, et ce qu’il a d’exclusif est tout ce qui compte pour moi. Un livre qui m’a séduit est comme une femme qui me fait tomber sous le charme : au diable ses ancêtres, son lieu de naissance, son milieu, ses relations, son éducation, ses amis d’enfance ! Ce que j’attends seulement de votre entretien critique, c’est l’inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux, et amoureux de la même manière que moi : je n’ai besoin que de la confirmation et de l’orgueil que procure à l’amoureux l’amour parallèle et lucide d’un tiers bien disant. Et quant à l’apport du livre à la littérature, sachez que j’épouse même sans dot.
Quelle bouffonnerie, au fond, et quelle imposture, que le métier de critique : un expert en objets aimés ! Car après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales, et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »
En affirmant que ce qui est important dans un livre, c’est ce qu’il a d’exclusif, Gracq rejoint les propos de Borges. C’est-à-dire que si Borges affirme l’omniprésence de la citation, trouvant l’originalité d’un écrivain dans l’infime variation qu’il introduit dans le traitement d’un thème, Gracq sous-entend lui aussi, en soulignant l’importance de « ce qu’il y a d’exclusif dans un livre », l’omniprésence de la citation, de la redite. Peut-être la critique établit-elle des familles littéraires, des groupements, des termes génériques parce qu’il est plus facile de trouver les grandes ressemblances que les infimes mais importantes variations introduites par les écrivains marquants ? Il faudra y penser plus longuement…