Archive pour février, 2009

L’élégance critique d’un Julien Gracq

28 février 2009

J’aime beaucoup la citation de Schopenhauer que j’ai partagé avec vous la semaine dernière et j’ai envie de continuer à déposer ici, de temps en temps, quelques fragments qui m’ont marqué. Je crois à l’importance de la citation. Borges écrivait dans ses entrevues radiophoniques que la littérature entière ne contient que quelques thèmes, quelques idées. Écrire, c’est toujours reprendre, moduler les idées d’un prédécesseur. Il ajoute que l’écrivain est celui qui sait introduire une légère modulation dans le traitement d’un des grands thèmes de la littérature. À défaut d’être en mesure d’introduire la moindre variation dans le vaste champs des idées, je décide ici d’adopter la position de copiste.

Vous pourrez lire des passages d’auteurs qui m’ont marqué, certains écrivains que je plagie dans chacun de mes textes, dans chacune de mes phrases. Aujourd’hui, je vous invite à lire un passage de Julien Gracq que j’aime parce qu’il y établit la nécessité pour la critique littéraire d’être passionnée, amoureuse de l’objet qu’elle étudie. Constatez par vous-même avec quelle élégance Julien Gracq formule une critique qui, de mon côté, rend toujours quelques accords disgracieux…  :

« Ce que je souhaite d’un critique littéraire — et il ne me le donne qu’assez rarement – c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture m’en dispense un plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Vous ne me parlez que de ce qui ne lui est pas exclusif, et ce qu’il a d’exclusif est tout ce qui compte pour moi. Un livre qui m’a séduit est comme une femme qui me fait tomber sous le charme : au diable ses ancêtres, son lieu de naissance, son milieu, ses relations, son éducation, ses amis d’enfance ! Ce que j’attends seulement de votre entretien critique, c’est l’inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux, et amoureux de la même manière que moi : je n’ai besoin que de la confirmation et de l’orgueil que procure à l’amoureux l’amour parallèle et lucide d’un tiers bien disant. Et quant à l’apport du livre à la littérature, sachez que j’épouse même sans dot.
Quelle bouffonnerie, au fond, et quelle imposture, que le métier de critique : un expert en objets aimés ! Car après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales, et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »

En affirmant que ce qui est important dans un livre, c’est ce qu’il a d’exclusif, Gracq rejoint les propos de Borges. C’est-à-dire que si Borges affirme l’omniprésence de la citation, trouvant l’originalité d’un écrivain dans l’infime variation qu’il introduit dans le traitement d’un thème, Gracq sous-entend lui aussi, en soulignant l’importance de « ce qu’il y a d’exclusif dans un livre », l’omniprésence de la citation, de la redite. Peut-être la critique établit-elle des familles littéraires, des groupements, des termes génériques parce qu’il est plus facile de trouver les grandes ressemblances que les infimes mais importantes variations introduites par les écrivains marquants ? Il faudra y penser plus longuement…

Autour de la Note Bleue

25 février 2009

James Carter, que j’écoute à l’instant où j’écris ces quelques lignes, a déjà dit qu’il faut savoir jouer du saxophone basse pour être un bon saxophoniste. Je ne connais rien au saxophone, mais je connais cette impression étrange qui vient lorsqu’on entend du saxophone basse, ou même baryton. Il me semble qu’il y a quelque chose de primal dans ces vibrations grasses. Transposée à l’écriture, je ne sais pas ce que cette idée donnerait. Peut-être le fait de jouer du saxophone basse correspond à la maîtrise d’un certain registre d’écriture où ce qu’il y a de plus sauvage en l’Humain est traité avec un contrôle effrayant.

Je parle de maîtrise et de sauvagerie parce que je suis d’avis que le jazz est la résolution musicale de l’opposition entre le contrôle et la démesure. Le bon musicien de jazz connaît  sur le bout de ses doigts l’ensemble des gammes qu’il peut utiliser, les effets produits par leur mise en relation, les couleurs propres à chacune d’elles. C’est la part très froide de la musique, le côté mathématique qu’il faut connaître si l’on veut devenir un bon compositeur. Pourtant, lors de l’improvisation, il est facile de constater à quel point ce qui est d’abord mathématique s’efface pour laisser place à la subjectivité du musicien. C’est ce qui m’intrigue à propos du langage musical. Il y a dans la musique quelque chose d’antérieur au langage, c’est-à-dire que ce qui y est communiqué, ce n’est évidemment pas des mots, mais l’émotion… Le cri d’une conscience en éveil. Le jazz possède quelque chose de ce cri, et même si un auditeur comme moi ne connaît rien aux règles de ce langage complexe, il saura capter l’émotion qui se dégage du morceau qu’il écoute.

***
Difficile de faire un solo d’écriture. Il y a en tout cas dans certains livres ce qu’on pourrait appeler des effets de solo, ces moments où la parole abonde, où les phrases n’en finissent plus et repoussent constamment le point final. La répétition de motifs donne aussi un impression de long solo. Je pense par exemple à Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertesz. Ce récit d’environ 150 pages donne l’impression d’avoir été écrit d’un seul souffle. Il s’agit peut-être du versant littéraire d’un solo de saxophone basse. Il faudrait demander à James Carter ce qu’il en pense.

Actualité de Schopenhauer

24 février 2009

Je ne remercierai jamais assez mon grand ami Simon d’avoir eu la bonté de m’offrir Le monde comme volonté et comme représentation pour mon anniversaire. Bien que je n’aie pas la force d’écrire ces temps-ci, il me reste encore celle de lire, et avec elle l’envie de citer des passages que je juge important.

Aucun temps, j’ose le dire, n’est moins favorable à la philosophie que celui où elle est indignement exploitée ou comme moyen de gouvernement, ou comme simple gagne-pain. Imagine-t-on que, dans une telle poussée et une semblable cohue, la vérité, dont nul n’a souci, va surgir par-dessus le marché ? Mais la vérité n’est pas une fille qui saute au cou de qui ne la désire pas ; c’est plutôt une fière beauté, à qui l’on peut tout sacrifier, sans être assuré pour cela de la moindre faveur.

- Préface de la deuxième édition du Monde comme volonté et comme représentation

Contradictions

20 février 2009

Comme je n’en suis pas à une contradiction près, je peux bien vous en révéler quelques-unes. Ça me fera plaisir, et peut-être assouvirai-je votre perversité de lecteur. Pour commencer, je dois dire que j’adore fumer une cigarette en sortant de chez l’hygiéniste dentaire. Hier, pendant le nettoyage et aveuglé par la lumière Dentech, je pensais à la cigarette que j’allais fumer tandis que l’hygiéniste roucoulait un éloge de la soie dentaire bien senti. D’ailleurs, puisque je parle du dentiste, je dois également mentionner mon penchant pour les mensonges polis. Il y a peut-être trois semaines, la secrétaire du dentiste avait téléphoné chez moi pour me demander s’il était possible de devancer mon rendez-vous et d’y aller le soir même. Je m’étais défilé, prétextant que j’avais beaucoup trop de travail (ce qui n’était pas complètement faux). Par contre, lorsque je lui ai dit que je  la rappellerais dans les jours suivants, je savais pertinemment que je ne le ferais pas. Je voulais simplement me débarrasser d’elle, ne serait-ce que pour quelques jours puisque je sais qu’on n’échappe jamais à la secrétaire du dentiste. Lorsqu’elle a téléphoné à nouveau, trois semaines plus tard, j’ai à nouveau menti en lui disant que j’avais complètement oublié de rappeler pour prendre un rendez-vous.

Ah…! Je suis désolé, j’ai complètement oublié de vous téléphoner…!

Une autre contradiction qui m’habite et dont je suis particulièrement conscient est l’alternance avec laquelle la pensée théorique me passionne et me dégoûte. À bien y penser, ce n’est peut-être pas si contradictoire. La théorie, en elle-même, est intéressante et nécessaire. Ce qui m’agace, c’est peut-être davantage le rapport utilitariste à la théorie. Antoine Compagnon aborde le sujet dans Le démon de la théorie, un livre important dont on devrait entendre parler plus souvent. Compagnon déplore en introduction le fait que la théorie littéraire soit devenue (mais comment aurait-elle pu devenir autre chose avec les institutions en place ?) « une petite technique pédagogique ». Qui d’entre-nous ne s’est jamais dit avoir besoin d’une théorie pour compléter un travail, pour assaisonner sa salade ? Je sais que j’exagère un peu… Je côtoie des collègues passionnés et passionnants et il serait faux d’affirmer que le rapport à la théorie est toujours utilitariste à l’Université. Par contre, il est clair pour moi que les méthodes d’enseignement et d’évaluation encouragent les étudiants à entretenir un rapport superficiel aux théories qu’ils rencontrent. D’ailleurs, je n’ai jamais compris comment on pouvait nous encourager à la lecture oblique. C’est, paraît-il, une bonne technique de travail. Pour ma part, j’ai toujours trouvé cela ridicule. Mais bon… Je vais m’arrêter pour le moment, il ne s’agit sans doute pas d’un sujet sur lequel vous souhaitez que je m’étende… Et puis ça m’épuise.

Les archives de nos oublis

14 février 2009

J’oublie tout. Il y a quelques instants à peine, j’avais une idée qui me semblait pas si mal pour donner une ligne directrice à ce billet que j’écris. Les idées sont volatiles, c’est pour ça qu’il faut les écrire. Plus je creuse, plus je me rend compte du vide qui m’enrobe. Je suis une minuscule affirmation qui lutte en vain contre l’engouffrement. Avant d’oublier, je peux toujours noter, me dis-je, que l’oubli est une fausse bénédiction. La personne qui oublie ne sera jamais consciente de ce qu’elle a perdu, et en cela elle s’allège et ne prend pas la mesure de la perte irrémédiable qu’elle subit. Il faudrait, pense-je, avoir accès d’une manière ou d’une autre aux archives de nos oublis.

On dit que certains artistes sont dotés de cette mémoire eidétique. Mozart, par exemple, avait une mémoire prodigieuse qui lui a permis de retranscrire les partitions d’une pièce qu’il n’a entendu qu’une seule fois. Ce qui n’est évidemment pas mon cas. Je viens de me lever pour aller chercher mon exemple de Fictions dans ma bibliothèque, et j’ai mis beaucoup de temps avant de me rappeler où il se situait. J’ai un esprit confus où rien n’est rangé. L’anecdote est d’autant plus ironique que je souhaitais consulter la nouvelle « Funes ou la mémoire », où l’on rencontre Irénée Funes, un homme doté de la mémoire absolue :

D’un coup d’oeil, nous percevons trois verres sur une table ; Funes, lui, percevait tous les rejets, les grappes et les fruits qui composent une treille. Il connaissait les formes des nuages astraux de l’aube du trente avril mil huit cent qutre-vingt-deux et pouvait les comparer au souvenir des marbrures d’un livre en papier espagnol qu’il n’avait regardé qu’une fois et aux lignes de l’écume soulevée par une rame sur le Rio Negro la veille du combat du Quebracho.

Plus loin dans la nouvelle, Borges affirme qu’une telle mémoire est insupportable, ou du moins qu’elle rend impossible la pensée. Penser, nous dit-il, serait au contraire cette capacité à l’abstraction qui nécessite l’oubli : « Il avait appris sans effort l’anglais, le français, le portugais, le latin. Je soupçonne cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser, c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats. »

Je ne me souviens plus exactement pourquoi je convoquais ici Borges. Je croyais sans doute que la nouvelle faisait, comme moi, l’éloge de la mémoire. On voit bien que je me suis trompé, que je n’ai pas été foutu de me souvenir de la leçon de Borges. J’ai cru qu’une petite citation, cueillie au hasard du texte, suffirait à me donner un air convainquant. Je me rends bien compte, avec le cas exemplaire de Funes, que la mémoire poussée à ses limites est aussi indésirable que l’oubli.

L’hypothénuse du triangle rectangle

11 février 2009

Stairway to the Stars de John Coltrane est l’album idéal pour l’écriture nocturne. J’imagine que c’est à cause du vibraphone, l’instrument volatile par excellence. Mon existence se partage ces jours-ci entre l’idée obsédante du langage universel construit et cette motivation soudaine qui me pousse à assainir et simplifier mon quotidien. J’ai lu aujourd’hui que l’homme serait d’abord riche des choses dont il n’a pas besoin. Ça me semble si vrai.

Le langage universel construit me séduit et me rend perplexe à la fois. Le projet semble à prime abord des plus justifié : l’invention d’une langue qui pourrait facilement être apprise par tout le monde est séduisante. Retour avant Babel. Le début d’une communion, d’une communication nouvelle. En même temps, je vois bien que la réalisation de ce fantasme pourrait avoir des répercussions désastreuses… Peut-être que l’harmonie humaine doit être envisagée comme expérience extra-langagière. Il faut dire que je ne crois pas à la mondialisation. J’aime la diversité culturelle, j’aime les archipels linguistiques et les extravagances de la diversité. Malgré tout, j’aimerais bien apprendre l’esperanto de Zamenhof, juste pour le trip de maîtriser une langue qui est née non pas d’une lente sédimentation historique mais bien d’agencements pensés et organisés par un seul individu.

Je vais à saut et à gambade, disait Montaigne dont je me fais aujourd’hui le piètre apprenti. Je n’ai pas envie de structurer ma pensée selon un ordre de progression quelconque. J’ai une dent contre la rhétorique, ce soir. Il y a quelque chose d’admirable et d’indépassable dans la spontanéité, et ce quelque chose est précieux. Moquons-nous, avec Ducharme, des amateurs de fleurs de rhétorique. La vie sait très bien se passer de calcul. Ceci n’est pas un appel à incarner le bon sauvage… Simplement, disons que nos combinaisons, nos stratégies et, au final, notre mode d’existence réflexif auront mené à un  état du monde qui n’a rien de grandiose. Faut-il y voir comme certains un échec de la pensée ? Je crois en tout cas que nous gagnerions à remettre en question notre sacro-saint culte de l’évolution. L’évolution, dirais-je, peut très bien se passer de l’effort humain.

Me voilà qui fait l’éloge de la lenteur ! C’est sans doute une des grandes qualités de la littérature. Elle est lente. Pour fréquenter la littérature et l’aimer comme il se doit, il faut apprendre la lenteur, il faut savoir apprécier l’errance et, peut-être, mépriser la pseudo efficacité du chemin le plus court. Si le diable existe, sans doute ferait-il l’éloge de l’hypoténuse du triangle rectangle. Ce qui me ramène à John Coltrane et son talent inégalé pour dilater le temps à grands coups de saxophone.

Mon chat n’est pas un pokémon

5 février 2009

Je ne saurais expliquer le phénomène mais, une chose est certaine, depuis un certain temps les chats de la maison accumulent une quantité phénoménale d’électricité statique qui a la propriété de s’emmagasiner dans mes mains lorsque je les flatte. Le pire, c’est lorsque survient un autre transfert d’énergie, par exemple quand je touche à l’interrupteur d’une lumière ou encore à un appareil électrique. Je prends des chocs assez intenses ! Je me suis rendu compte aujourd’hui à quel point je suis devenu méfiant. Par exemple, je prends toujours le soin de recouvrir ma main avec la manche de mon chandail si je veux allumer ou éteindre une lumière. C’est ça ou les bougies.

J’ai appris aujourd’hui que Georges Perec était persuadé qu’il ressemblait physiquement à Franz Kafka. Sur la plupart des photographies, ce n’est pas le cas. Par contre, il existe une photo où Perec est posé avec son chat noir sur son épaule. Sur celle-ci, Perec a quelque chose de Kafka, à mes yeux du moins. Le comble de l’étrange, c’est que ce chat ressemble comme deux gouttes d’eaux à mon chat qui se nomme Kafka. Les chats de blogueurs se toilettent pour ressembler aux chats d’écrivains qui croient ressembler à d’autres écrivain. C’est comme ça.

Film-catastrophe

3 février 2009

Il y a quelques nuits, j’ai fait un rêve digne des plus mauvais films-catastrophes. Je me souviens assez distinctement de certains plans. Le premier fait marquant dont je me rappelle, c’est que je regardais le ciel lorsque j’ai vu, parmi les nuages, un petit point se diviser en ce qui était visiblement trois bombes. Pris de panique, je me suis dirigé en courant vers la maison familiale. J’entendais des voix-off qui criaient : « Il y a une vague de quarante mètres de haut qui s’en vient ! Abritez-vous ! » Tout le monde hurlait. Quelques  instants plus tard, alors que j’attendais avec anxiété la suite des événements, j’ai vu une immense vague envahir la maison. Je voyais distinctement les corps des mes proches se briser contre les murs et, une fois la vague passée, des cadavres flottaient mollement dans l’eau.  En y réfléchissant après coup, je dois dire que j’étais en quelque sorte immunisé contre cette vague meurtrière. J’étais là en tant que spectateur : je ne pouvais pas sauver les gens mais je ne pouvais pas davantage mourir. J’ai été surpris de constater que je pouvais respirer sous l’eau et je m’expliquai cette étrangeté par l’abondance anormale de bulles.

Un peu plus tard et après un changement spatio-temporel radical qui est propre aux rêves, je me suis retrouvé dans la rue en train de courir avec des gens que je ne saurais identifier. Je me souviens simplement que c’était la panique et que je tentais, en vain, de composer le numéro de téléphone de mon amoureuse pour savoir si elle était en sécurité à Montréal.   Tandis que je me battais avec mon téléphone cellulaire, un inconnu est venu me voir en me disant, d’une voix qui m’est apparue presque moqueuse : « Tu devrais regarder ton bras. » J’ai vu sur celui-ci une grosse tache rouge, une sorte de brûlure causée par les radiations. J’ai pensé que j’allais sans doute mourir très bientôt ou encore me transformer en mutant. Ma peau fondait comme la cire d’une chandelle. Fin du rêve.