Archive pour mars, 2009

Dionysos

30 mars 2009

Le monde familier, le monde où l’homme s’était installé avec tant de sécurité et de confort, ce monde n’est plus ! Le déchaînement suscité par l’arrivée de Dionysos l’a balayé. Tout est métamorphosé. Mais non en un conte de fée charmant, en un paradis pour enfants ingénus. C’est le monde originel qui est venu en premier plan : les profondeurs de l’être se sont ouvertes, les formes premières de tout ce qui est créateur et destructeur ont surgi avec la joie infinie et la terreur infinie qui sont leurs. Elles ont fait voler en éclats l’image paisible d’un monde bien ordonné et sans surprise. Elles n’ont apporté avec elles ni illusions ni chimères, elles ont apporté la vérité — une vérité qui mène à la folie.

Walter F. Otto, Dionysos : le mythe et le culte.

Mes ivresses printanières

30 mars 2009

J’ai posé de nouvelles cordes sur ma guitare. Elle dormait dans le garde-robe depuis un an, et là dernière fois que je l’avais tiré de son sommeil, c’était lors du déménagement en juillet.

J’aime la musique. Je suis d’avis qu’elle est l’une des choses les plus importantes pour l’humanité. Pour son bonheur. On dit qu’il n’y a pas de peuple sans musique. Le problème aujourd’hui, c’est que beaucoup de gens pensent que la musique est un divertissement… et ils ne pensent pas différemment à propos de l’art en général. La musique n’est pas un divertissement. De la même manière que l’on ne peut pas dire que la vie soit un divertissement. C’est essentiel, vital. Sans musique, pas de vie possible. Je ne suis pas très doué pour jouer de la musique, mais j’en retire un bonheur intense. Ce soir par exemple, je peux siroter un verre de chartreuse en m’amusant à improviser avec les quelques accords dont je me souviens.

Ces jours-ci je lis un bouquin sur le mythe et le culte de Dionysos. Ça fait longtemps que je m’intéresse à ce Dieu, d’abord parce qu’il s’agit d’une figure centrale dans la philosophie de Nietzsche, que j’aime beaucoup. Le culte de la vigne, l’idée d’un Dieu qui soit fou, d’un Dieu qui meurt et qui revient au moment le plus inattendu, tout cela me fascine.

« Et maintenant le disparu est censé réapparaître subitement, le regard ivre et le sourire trouble, ou surgir de l’obscurité sous la forme d’un taureau sauvage. »

Je parle de Dionysos parce que mon envie de jouer de la guitare est réapparue subitement, sans raison apparente, avec le printemps. Et puis, on dit que les cultes rendus à Dionysos étaient accompagnés d’un véritable vacarme, un bruit incontrôlable et furieux davantage que mélodieux. Un peu comme lorsque je joue de la guitare. Après quelques dizaines de minutes où je m’échauffe, il m’arrive de vivre une sorte de transe musicale dont je ne sors que lorsque j’ai les mains endolories. Après cela, c’est inévitable, je me retrouve seul, plongé dans un silence qui ne peut être qu’inquiétant après cette orgie improvisée. Je trouve cette phrase de Walter F. Otto particulièrement éloquente quant aux liens étroits qui existent entre le bruit sauvage des improvisations et le silence inquiétant qui les suit inévitablement : « Vacarme sauvage et silence pétrifié ne sont que les formes différentes de l’innommé, de ce qui dépasse toute expression possible. »

Ce sont là mes ivresses printanières.

La dangereuse liberté de l’abstraction

26 mars 2009

À l’école primaire, jusqu’en troisième année, l’un de mes meilleurs amis s’appelait Julien, un vietnamien qui avait immigré ici avec sa famille. Je n’avais pas eu de nouvelles de lui depuis des lunes. En fait, il y a fort longtemps que je ne pensais plus à lui. Et pourtant… l’existence de Julien continua… il a cheminé depuis ! Oh oui ! Tant et si bien que, depuis son départ pour Montréal en troisième année, il a accompli de brillantes études en arts et est devenu l’un des peintres abstraits les plus importants de son pays, pays dans lequel il est maintenant retourné vivre.

Julien est un peintre des plus intéressants, notamment par sa démarche qui va radicalement à l’encontre des lois du marché et de la production. La carrière internationale de Julien a débuté en flèche lorsque celui-ci a commencé à être reconnu comme étant le plus talentueux des portraitistes canin. Son pinceau, disait-on alors à travers le monde, possède la touche magique pour rendre avec justice l’éclat le plus triste du plus misérable des boxers. Les oreilles pendouillantes n’avaient plus de secret pour lui, et l’on dit même que la Reine d’Angleterre possède quelques-uns de ses portraits canins les plus réussis…. Il faut dire que ses caniches royaux constituent des modèles de choix…

Cependant un jour, alors que Julien avait atteint le sommet de sa gloire, il a décidé qu’il en avait assez de peindre des chiens et découvrit alors la dangereuse liberté de l’abstraction. Je reprend ici ses propres mots, c’est l’expression qu’il utilise dans la lettre qui m’est parvenue aujourd’hui… «Dangereuse liberté de l’abstraction.» Étant depuis quelques années indépendant de fortune, il décida de réduire sa production à une toile par année, décision qui eu l’avantage de faire grimper en flèche la valeur marchande de chacune de ses toiles, par phénomène de rareté, en plus de lui conférer suffisamment de temps libre pour se consacrer à ce qu’il aime le plus au monde, c’est-à-dire le scrabble.

La technique de Julien est simple : le premier janvier de chaque année, il pose sur son chevalet une nouvelle toile, toile sur laquelle il trace un trait par jour durant l’année. À la fin, soit le 31 décembre, il se permet une cuite monumentale  au cours de laquelle il trace l’ultime trait de ce qui devient, ipso facto, son nouveau chef-d’oeuvre, une abstraction aussi chaotique, me dit-il, que le monde qui l’a vu naître.

Julien est un type très intelligent, c’est ce que je lui dirai, entre autres choses, dans ma lettre de réponse. Il ne le sait pas encore, mais il l’apprendra, j’aspire quant à moi à devenir écrivain, ce mot qui me fait si peur, ce mot qui contient toutes mes espérances.

— Julien, je suis si content que tu te souviennes de moi, je suis si heureux d’avoir de tes nouvelles. Un jour, si tu le veux bien, je ferai de toi l’un des personnages centraux d’un roman. Ce sera ma manière à moi, et j’espère que tu approuveras le geste, de rendre un hommage modeste à ton existence étincelante.

Je préfère jouer au scrabble.

26 mars 2009

Irrécupérable

20 mars 2009

Enfin le printemps. Bientôt, je vais à nouveau pouvoir errer de terrasse en terrasse, buvant d’innombrables cafés et fumant d’innombrables clopes en observant les passants, leur allure, leur comportement, et spéculant sur leur existence. J’adore espionner les gens de la ville, ces anonymes dont je ne connais rien et à propos desquels je m’amuse à inventer. L’autre jour, dans l’autobus, j’ai observé avec chagrin un homme visiblement ravagé par la vie et l’alcool. Il avait l’air d’avoir hâte d’en finir… et nous n’étions pas loin du terminus. Je ne suis pas poète, ou plutôt les vers qui me viennent en tête sont trop souvent ridicules pour que je puisse espérer écrire un jour le moindre poème valable, mais voilà, en observant cette épave m’est venue en tête une phrase très poétique et qui me trotte dans la tête depuis. J’ai imaginé que l’homme se levait pour descendre de l’autobus et, juste avant de sortir, s’exclamait ainsi :

— Je suis las de mon séjour dans ce désert dont je connais chaque rides.

Cette phrase m’a posé de sérieux problèmes cette semaine. C’est-à-dire que je souhaitais écrire un court texte dans lequel j’aurais pu insérer cette phrase, la trouvant, à tort ou à raison, assez belle pour la partager. J’abandonne… sans doute est-elle irrécupérable. Comme ce vieil alcoolique qui n’a rien dit en sortant de l’autobus.

Perspective importante

17 mars 2009

« L’art n’est pas politique d’abord par les messages et les sentiments qu’il transmet sur l’ordre du monde. Il n’est pas politique non plus de la manière dont il représente les structures de la société, les conflits ou les identités des groupes sociaux. Il est politique par l’écart même qu’il prend par rapport à ces fonctions, par le type de temps et d’espace qu’il institue, par la manière dont il découpe ce temps et peuple cet espace. »

Jacques Rancière, Malaise dans l’esthétique.

Il devrait toujours en être ainsi

12 mars 2009

Je viens de me servir un café assez fort pour dynamiter la lourdeur du sommeil duquel je viens de me tirer. J’apprécie la disponibilité de mes voies nasales. Au lendemain des semaines enrhumées, on ne manque jamais de constater à quel point notre état disons “normal”, ou “non-maladif”, en est un d’extase. J’aime l’infini des possibles qui s’ouvrent à moi ce matin.

L’aurore est polaire. Ai-je seulement déjà regarder l’aurore auparavant ?

Je me souviens du rêve de cette nuit. Ce fut d’une atrocité sans douleur. Au coeur d’un incendie où le plancher était couvert de braises, je courais vers la sortie lorsque je trébuchai, m’appuyant sur ma main droite pour ne pas tomber. La dissolution fut instantanée et c’est avec surprise que je fis la connaissance de mon nouveau moignon.

Je me demande si je serai à jamais un manchot onirique ?

La blessure était parfaite, sans effusion de sang ni douleur aucune. Il devrait toujours en être ainsi.

Me voilà qui esquisse un sourire

10 mars 2009

Plusieurs facteurs externes à ma volonté me poussèrent ces derniers jours à ne pas écrire. D’abord, le disque dur de mon ordinateur est mort, emportant avec lui la banque musicale que je construisais depuis assez longtemps… Ce qui m’attriste. La tristesse est un puissant moteur d’écriture, me dites-vous, et je réponds oui, sans doute, sauf que ma tristesse est médiocre et faible. Ma tristesse est médiocre et faible notamment parce que je suis enrhumé depuis quatre jours et que l’essentiel de mon énergie est canalisée à remplir d’innombrables kleenexs de fluides nasaux aux teintes fascinantes. Je songe à faire une exposition… sachant très bien que les post-modernes sauront reconnaître la valeur artistique de ma morve.

  Ces kleenexs sont des Puffs con loción, dois-je spécifier, et aussi mon nez est-il à peine irrité.

— Quelle verve créatrice ! Cette première exposition est puissante, très organique, diront-ils.

Me voilà qui esquisse un sourire.

J’ai été un bien bon malade, poussant la sagesse jusqu’à refuser l’invitation à la débauche formulée hier par mon ami Simon qui était de passage à Montréal. J’ai été un bien bon malade et j’ai envie que ça change, si bien que je me permet de fumer une cigarette en écrivant ce billet. Ce sont mes petites révoltes. Nous n’avons pas tous la fougue d’un Simon Bolívar ! Oh non…

 

Premiers soubresauts

4 mars 2009

Je me souviens des cours d’orientation et choix de carrière de l’école secondaire. À quinze ans, j’étais déjà passionné par la lecture et je me rends maintenant compte à quel point on m’a encouragé à me diriger vers toutes sortes de carrières, mais jamais vers la littérature. On m’a dit par exemple que, compte tenu de mes bons résultats, je pouvais très bien m’inscrire en informatique, la branche de l’avenir. Connexion directe avec le cash du futur. Le succès assuré, la voie du bonheur pavée devant moi et qui se traduisait en trois ou cinq ans d’études.

— Oui, c’est bien la littérature mais à part prof tu ne peux pas espérer grand chose.

J’avais très peu d’espoir à l’époque et c’est sans doute une des raisons qui m’a poussé à m’inscrire en littérature. Je n’avais pas envie de la grande voie pavée, j’étais au contraire plutôt attiré par l’errance et je pensais que d’étudier la littérature me permettrait de prolonger, peut-être indéfiniment, ces détours qui me plaisaient parce qu’ils repoussaient ce moment fatal où je ne pourrais plus rêver, où je serais un travailleur. Soumis au rythme des heures, aux rythmes des jours et des factures. Je sentais sans doute déjà les premiers soubresauts de ma conscience réticente à l’idée de s’oublier. Je n’avais pas envie de devenir quelqu’un, c’est-à-dire le calque d’un modèle qui correspondait à ce qu’un orienteur minable voyait en moi. C’est-à-dire pas grand chose.

En première année du secondaire, j’étais dans une classe de “performants”. Je conserve un bon souvenir de cette année à cause du cours de créativité auquel j’assistais. L’intitulé du cours était vraiment “Créativité”. En fait, comme nous étions des nerds qui se débrouillaient en math, il avait été décidé que nous aurions un cours de math de moins par cycle au profit de ce cours de créativité. Bénédiction ! Heureux hasard qui a sans aucun doute modifié radicalement la trajectoire de mon existence. Le professeur, Daniel, avait une jambe considérablement plus courte que l’autre. Il avait une chaussure avec une semelle d’au moins trois pouces d’épaisseur. En y repensant je trouve que cette imperfection correspondait plutôt bien à la personnalité et aux propos de Daniel. Il nous invitait à suivre les voies de la création, il nous poussait à sonder nos jeunes espaces mentaux. Comme le chemin de la création est dangereux et semé d’embûche… je me dit  que peut-être il s’était retrouvé infirme à la suite d’un voyage créatif particulièrement périlleux. En tout cas, il sourirait sans doute à me lire fabuler de la sorte.

Je me souviens nettement du dernier cours de créativité. Daniel nous a fait un discours vraiment touchant, il nous a donné un conseil précieux, d’autant plus précieux qu’il est presque inimaginable qu’un professeur tienne de tels propos devant un classe de première secondaire.

— Vous arrivez à un moment de votre vie où vous devrez faire des choix importants quant à votre avenir. J’ai passé une année merveilleuse en votre compagnie et je suis émerveillé par le potentiel créateur de chacun de vous. J’espère avoir réussi à vous faire comprendre toute l’importance de la création, et que certains d’entre vous auront le courage de continuer dans cette voie…

À ce moment, un brèche s’est ouverte qui ne s’est jamais refermée depuis. C’est notamment grâce à cet homme exceptionnel, cet homme qui n’était pas fait pour suivre la marche droite et pressée de la productivité, que j’ai pu rejeter du revers de la main, non sans mépris, les carrières payantes dont l’orienteur me vantait les mérites cinq ans plus tard.