À l’école primaire, jusqu’en troisième année, l’un de mes meilleurs amis s’appelait Julien, un vietnamien qui avait immigré ici avec sa famille. Je n’avais pas eu de nouvelles de lui depuis des lunes. En fait, il y a fort longtemps que je ne pensais plus à lui. Et pourtant… l’existence de Julien continua… il a cheminé depuis ! Oh oui ! Tant et si bien que, depuis son départ pour Montréal en troisième année, il a accompli de brillantes études en arts et est devenu l’un des peintres abstraits les plus importants de son pays, pays dans lequel il est maintenant retourné vivre.
Julien est un peintre des plus intéressants, notamment par sa démarche qui va radicalement à l’encontre des lois du marché et de la production. La carrière internationale de Julien a débuté en flèche lorsque celui-ci a commencé à être reconnu comme étant le plus talentueux des portraitistes canin. Son pinceau, disait-on alors à travers le monde, possède la touche magique pour rendre avec justice l’éclat le plus triste du plus misérable des boxers. Les oreilles pendouillantes n’avaient plus de secret pour lui, et l’on dit même que la Reine d’Angleterre possède quelques-uns de ses portraits canins les plus réussis…. Il faut dire que ses caniches royaux constituent des modèles de choix…
Cependant un jour, alors que Julien avait atteint le sommet de sa gloire, il a décidé qu’il en avait assez de peindre des chiens et découvrit alors la dangereuse liberté de l’abstraction. Je reprend ici ses propres mots, c’est l’expression qu’il utilise dans la lettre qui m’est parvenue aujourd’hui… «Dangereuse liberté de l’abstraction.» Étant depuis quelques années indépendant de fortune, il décida de réduire sa production à une toile par année, décision qui eu l’avantage de faire grimper en flèche la valeur marchande de chacune de ses toiles, par phénomène de rareté, en plus de lui conférer suffisamment de temps libre pour se consacrer à ce qu’il aime le plus au monde, c’est-à-dire le scrabble.
La technique de Julien est simple : le premier janvier de chaque année, il pose sur son chevalet une nouvelle toile, toile sur laquelle il trace un trait par jour durant l’année. À la fin, soit le 31 décembre, il se permet une cuite monumentale au cours de laquelle il trace l’ultime trait de ce qui devient, ipso facto, son nouveau chef-d’oeuvre, une abstraction aussi chaotique, me dit-il, que le monde qui l’a vu naître.
Julien est un type très intelligent, c’est ce que je lui dirai, entre autres choses, dans ma lettre de réponse. Il ne le sait pas encore, mais il l’apprendra, j’aspire quant à moi à devenir écrivain, ce mot qui me fait si peur, ce mot qui contient toutes mes espérances.
— Julien, je suis si content que tu te souviennes de moi, je suis si heureux d’avoir de tes nouvelles. Un jour, si tu le veux bien, je ferai de toi l’un des personnages centraux d’un roman. Ce sera ma manière à moi, et j’espère que tu approuveras le geste, de rendre un hommage modeste à ton existence étincelante.