Archive pour avril, 2009

Visages

27 avril 2009

Dans une lettre qu’il écrivait à Milena, sa traductrice qu’il aimait avec la passion angoissée qu’on lui connaît, Kafka affirmait ceci, que je trouve beau et que j’ai envie de partager avec vous :

« Il est difficile de dire la vérité, car il n’y en a qu’une, mais elle est vivante et a par conséquent un visage changeant. »

Je pensais cette nuit qu’il est beau de croire que, peut-être, la vérité est une femme, comme le pensait Nietzsche, et j’ajoutais pour moi-même que cette femme devait, pour rendre hommage à l’intelligence de Kafka, avoir un visage changeant à l’infini.

Je suis fasciné de n’avoir pas rencontré une seule fois les mots « Je t’aime » écrit dans cette correspondance de Kafka. Et pourtant, et pourtant, au détour de chaque page, nous sentons au revers des mots que c’est précisément la seule chose qu’il y affirme…

Et les vôtres sont tout aussi dangereux

21 avril 2009

Je me souviens distinctement de la première fois où j’ai rencontré mon regard perdu, mes yeux débiles qui se cherchaient dans le miroir. Je parle de ce moment où je n’ai pas reconnu ce que je voyais, cette personne qui me regardait fixement et qui ne me reconnaissait pas davantage. Je parle de ces yeux que vous connaissez, figés dans la contemplation de ce qui apparaît si vite être un vide, le noir des pupilles. Je me souviens distinctement de ce face à face avec l’insondable. En fait, je ne pourrai plus les voir autrement, ces yeux. Et les vôtres sont tout aussi dangereux. C’est pourquoi les regards fuient, c’est pourquoi les solitudes se confortent dans le doux repos du temps qui passe sans qu’on le questionne. Il coule, le temps, et il ne faut pas l’interrompre ni tenter de le piéger.

Peut-être ne connaissons-nous de l’inconscient que le lustre

17 avril 2009

Je me demande où vont les mots que l’on efface. Il y a plusieurs raisons pour effacer une phrase ou une idée et, la plupart du temps, ces raisons sont loin d’être insignifiantes. C’est pourquoi je me demande où vont les mots que l’on efface. C’est-à-dire que j’aimerais être en mesure de mettre la main sur la somme des textes effacés, reniés, détruits par nos grands penseurs. Si l’on pouvait lire les textes qu’un écrivain jugeait trop mauvais pour être publiés, nous serions en mesure de comprendre l’importance qu’il accordait au contraire à ces textes qu’il jugeait digne d’être lus. Nous pourrions comprendre davantage la posture que visait à adopter tel ou tel écrivain en publiant un texte plutôt que tel autre.

Nous aurions accès sans doute aussi à de belles perles de douleurs, ces textes intimes où l’on déverse sa souffrance sans jamais parvenir à accorder la moindre valeur à ce qui nous apparaît rapidement être de l’apitoiement. Parce qu’il faut détruire ces textes qui nous détruisent. Détruire des pensées impensables par dignité, parce que l’on ne pense pas comme cela… J’aime croire, même si ça me semble extrême de penser ainsi, que les textes reniés de certains auteurs sont sans doute meilleurs que tout ce qu’ils ont publiés à l’instar de ceux-ci.

J’aimerais bien connaître, par exemple, les écrits dont Breton jugeait qu’ils n’étaient pas assez surréalistes pour être publiés. Peut-être trouverions-nous de belles traces d’autocensures, et, du coup, le fait que les textes qui proviennent de l’inconscient le plus dénudé sont ceux que l’on détruit, de peur de donner une mauvaise image de nos mouvements intérieurs. Peut-être ne connaissons-nous de l’inconscient que le lustre.

Leçon de Poker

15 avril 2009

Le poker est un jeu dangereux mais, comme tout les dangers, il est fertile en apprentissage. Pour le dire comme Hölderlin : « Où il y a danger, croît aussi / ce qui sauve. »

Le joueur de poker sait que c’est en ayant les cartes les plus fortes en sa possession qu’il risque le plus gros, précisément parce qu’il est gonflé d’espoir et qu’il a entre les mains une petite promesse. Les meilleures dispositions, l’alignement des astres, tout cela est une machine à illusion. Inversement, il est capable de croire que, dans les vastes contrées de l’improbable, là où la logique n’est plus admise, se trouve la possibilité pour lui de tout vaincre. C’est en cela que le joueur incarne parfaitement celui qui se fait maître de sa destinée, celui qui est vainqueur même dans la défaite. Et c’est cela que je trouve important, c’est cela que j’ai envie de souligner. Puisqu’il est faux de croire que les gens ont simplement ce qu’ils méritent, puisqu’il est lâche de penser ainsi, il faut trouver une alternative. Il faut parvenir à jouer, sans regret, dans l’interstice des possibles qui s’offrent à nous. Il faut apprendre à être victorieux dans la perdition. Il s’agit de savoir sourire comme le joueur de poker sourit lorsque, contre toute attente, la dernière carte à être retournée met fin au risque en le faisant perdre. Parce que le choix précède le résultat, le sourire devient la seule alternative possible. Rien ne sert de maudire le sort puisqu’en débutant la partie, le joueur de poker sait que sa seule certitude est de pouvoir jouer, du mieux qu’il peut, dans les limites de ce que cette partie lui permet.

Fréquenter le danger pour ne pas tout perdre.

C’est aussi ça que je vois dans la posture du joueur de poker. Le joueur n’est jamais perdant parce que personne ne peut lui enlever le choix, la décision qu’il fait sienne en une héroïque bravade adressée aux divers possibles qui se dressent d’abord devant lui comme un monolithe insaisissable. Le choix est dangereux, il implique le fait de se commettre. Certains pensent le choix en terme de perte. Ce sont ces portes que l’on se ferme, comme disent les personnes haïssables. Choisir c’est créer, et pour créer il faut aussi détruire. Les seules portes qui existent sont celles que l’on ouvre. Comme le fait si bien le poète dans ses charges épormyables, pulvérisons l’idée même de porte fermée.

Le risque.

On peut se demander ce que cela signifie. Peut-être n’est-ce que le symptôme d’une fragile liberté qui se sait vacillante. Je risque, c’est-à-dire que je me sens vulnérable face à mes choix. Je risque, j’ose jouer le jeu avec ces cartes qui, a priori, ne sont pas les meilleures. Je risque, parce que je crois qu’il sera toujours trop tôt pour me coucher.

Oui mais.

J’entends déjà l’objection du lecteur qui me dit oui mais. Oui mais, il est facile de glorifier le risque dans un texte où l’on ne se compromet pas. Ce qu’il ne sait pas, c’est que j’écris toujours  entre mes parties de poker.

Jusqu’au dernier jeton.

D’où l’on peut conclure que…

8 avril 2009

Hier au cœur de la nuit la plus noire, discussion imbibée d’alcool au cours de laquelle nous avons débattu quant à savoir si l’homme était libre ou déterminé. Je ne me souviens plus de la conclusion.

À un certain moment, nous nous posons des questions horribles, juste pour jouer. Tu es au seuil de la mort et le grand manitou te donne la possibilité d’effacer l’Univers en même temps que ton existence. Il t’offre de créer le néant. Acceptes-tu de tout emporter avec toi ? Serais-tu capable de le faire ?

Vous avez de bien drôle de jeux, me dirait ma mère. Dieu créa le monde en une semaine et vous voulez l’effacer en une nuit ? Donnez-vous un peu de temps, les enfants. N’oubliez-pas que la tâche doit être accomplie à la perfection.

D’où l’on peut conclure que l’alcool nous fait penser de belles choses. On dit que les sages de l’antiquité pensaient qu’il n’y a pas de vérités plus sacrées que celles qui sont établies lors d’une bonne beuverie.

Confusion

5 avril 2009

Révélation lumineuse d’Alfred de Musset qui, hier soir et fort à propos, me rappelait la différence subtile – mais combien importante ! – entre le malheur et l’ennui. N’ayant envie de rien de grandiose, n’ayant pas la force de revêtir le masque qui m’eut permis de parler suffisamment pour étouffer les éventuels soupçons quant à mon humeur massacrante, je décidai de garder mes pantoufles et de passer la soirée en la compagnie vivifiante d’Alfred de Musset. Les jeunes gens de son siècle, me dit-il, ceux dont les grands-parents ont porté dans leur coeur l’idéal révolutionnaire et leurs parents, la gloire de l’empire napoléonien, ces jeunes gens qui sont pris entre les ruines du passé et le néant de l’avenir, confondent le malheur avec l’ennui.

« Et puis il est doux de se croire malheureux, lorsqu’on n’est que vide et ennuyé. »

N’est-il pas pathétique de se croire le plus malheureux des hommes alors qu’en fait, notre mal n’est rien d’autre que de l’ennui ? C’est pourtant ce qui m’arrive parfois. Ma soif des grands idéaux n’a jamais été apaisée, ne serait-ce que par une seule goûte d’espoir. C’est pourquoi je m’ennuie à ce point et erre dans la vie au gré des lectures, des rencontres et des hasards, sans aucun projet susceptible de conférer un sens à ce qui n’en a visiblement pas. Ma vie. Ah ! Mais ce livre de Musset est si bon, si intelligent, si instructif quant à ce mal du siècle dans lequel je me reconnais ! J’ai bien devant moi quelques heures de lecture passionnante, ce qui est énorme et précieux.

- Que ferai-je à présent ?

Il me semble en tout cas que l’ennui est beaucoup plus drôle et léger maintenant qu’il ne porte plus les habits du malheur. Je t’ai reconnue, blessure triviale, et la seule douleur  dont tu m’affliges maintenant est la honte que j’ai de t’avoir fréquenté. N’est-il pas honteux de s’ennuyer dans l’infini des possibles ? Les penseurs blasés me répondront sans doute que, dans l’infini des possibles, l’ennui trouvera toujours, et nécessairement, sa niche et qu’il ne faut pas en faire tout un plat. Ces raisonnements bêtes, convenus, font partie des choses qui sont à mon avis d’un ennui profond. D’autant plus lorsqu’ils me viennent à l’esprit, je ne m’en cache pas. Mais la question demeure : que ferai-je à présent ? Je peux commencer par boire un grand verre d’eau et terminer le livre de Musset, et poursuivre en me disant que ce verre d’eau est une métaphore de l’ennui, transparent, insipide, et pourtant incontournable. Mais il s’agit d’être positif, d’appréhender l’ennui comme un contrepoids. Disons, pour faire vite, que c’est peut-être la fréquentation du silence qui permet d’apprécier la musique à sa juste valeur, et, inversement, la musique qui permet de comprendre que le silence est un espace qu’il s’agit de remplir.

Mais non mais non mais non !

2 avril 2009

Hahaha…! L’autre jour, j’ai tellement pris un coup de vieux avec ma grippe ! Je croyais que c’était le début de la pente douce, j’étais persuadé que mon énergie irait s’amenuisant, jour après jour, jusqu’au déclin de ma vie. Mais non ! Mais non mais non mais non !

— I’m alive ! Ohhhhhh yeah.

Samedi dernier ce fut la vraie première journée de printemps, je suis allé me balader en ville et il faisait très chaud. Le soleil était bon ! Je me suis rappelé d’une lecture un peu lointaine, Vendredi ou les limbes du Pacifique, d’un passage admirable où Robinson implore le soleil !

— Soleil ! Rends-moi semblable à Vendredi ! Donnes-moi le tan ultime ! Ahhhhhhh….!

Rendons culte au soleil. Sortons nos chemises hawaïennes.