Le poker est un jeu dangereux mais, comme tout les dangers, il est fertile en apprentissage. Pour le dire comme Hölderlin : « Où il y a danger, croît aussi / ce qui sauve. »
Le joueur de poker sait que c’est en ayant les cartes les plus fortes en sa possession qu’il risque le plus gros, précisément parce qu’il est gonflé d’espoir et qu’il a entre les mains une petite promesse. Les meilleures dispositions, l’alignement des astres, tout cela est une machine à illusion. Inversement, il est capable de croire que, dans les vastes contrées de l’improbable, là où la logique n’est plus admise, se trouve la possibilité pour lui de tout vaincre. C’est en cela que le joueur incarne parfaitement celui qui se fait maître de sa destinée, celui qui est vainqueur même dans la défaite. Et c’est cela que je trouve important, c’est cela que j’ai envie de souligner. Puisqu’il est faux de croire que les gens ont simplement ce qu’ils méritent, puisqu’il est lâche de penser ainsi, il faut trouver une alternative. Il faut parvenir à jouer, sans regret, dans l’interstice des possibles qui s’offrent à nous. Il faut apprendre à être victorieux dans la perdition. Il s’agit de savoir sourire comme le joueur de poker sourit lorsque, contre toute attente, la dernière carte à être retournée met fin au risque en le faisant perdre. Parce que le choix précède le résultat, le sourire devient la seule alternative possible. Rien ne sert de maudire le sort puisqu’en débutant la partie, le joueur de poker sait que sa seule certitude est de pouvoir jouer, du mieux qu’il peut, dans les limites de ce que cette partie lui permet.
Fréquenter le danger pour ne pas tout perdre.
C’est aussi ça que je vois dans la posture du joueur de poker. Le joueur n’est jamais perdant parce que personne ne peut lui enlever le choix, la décision qu’il fait sienne en une héroïque bravade adressée aux divers possibles qui se dressent d’abord devant lui comme un monolithe insaisissable. Le choix est dangereux, il implique le fait de se commettre. Certains pensent le choix en terme de perte. Ce sont ces portes que l’on se ferme, comme disent les personnes haïssables. Choisir c’est créer, et pour créer il faut aussi détruire. Les seules portes qui existent sont celles que l’on ouvre. Comme le fait si bien le poète dans ses charges épormyables, pulvérisons l’idée même de porte fermée.
Le risque.
On peut se demander ce que cela signifie. Peut-être n’est-ce que le symptôme d’une fragile liberté qui se sait vacillante. Je risque, c’est-à-dire que je me sens vulnérable face à mes choix. Je risque, j’ose jouer le jeu avec ces cartes qui, a priori, ne sont pas les meilleures. Je risque, parce que je crois qu’il sera toujours trop tôt pour me coucher.
Oui mais.
J’entends déjà l’objection du lecteur qui me dit oui mais. Oui mais, il est facile de glorifier le risque dans un texte où l’on ne se compromet pas. Ce qu’il ne sait pas, c’est que j’écris toujours entre mes parties de poker.
Jusqu’au dernier jeton.