Cadenas

10 mai 2009

Il pleut, il mouille, c’est la fête à la fripouille. Elle sort de son repère, comme les vers de terre surgissent et se jettent devant les voitures pour mettre un frein à l’ennui des intempéries. Et leur agonie est lente et belle, plus belle que l’existence qui la rend possible, sans doute. Pour l’oeil capable de lenteur, leur agonie est belle comme une danse. Il pleut, il marche dans la ville, sans parapluie ni même un manteau qui pourrait le protéger du froid, non parce qu’il est négligeant mais parce qu’il a choisi de se traîner comme un chien, il a souhaité avoir la chevelure trempée et le regard mouillé de l’ivrogne, il est allé à la rencontre de ce qui pourrait être, modestement, une petite déchéance. Et il réussit bien. C’est comme s’il retirait une légère satisfaction du fait de pouvoir accomplir pleinement sa peine, de pouvoir la vivre sans y mettre le frein de la raison, le frein de la conscience qui lui a été inculquée et qui lui prescrit de choisir la joie, coûte que coûte, même si cette joie est feinte, convenue.

- Ma peine n’est pas convenue et, ce soir, c’est elle qui me fait marcher. Mais où vais-je ?

C’est en marchant que l’on pense le mieux, se dit-il, et il entrevoit la possibilité grandiose que cette errance soit aussi une ascension, parce qu’il faut connaître les bas fonds de l’existence pour être en mesure de savourer l’air pur des sommets. Mais il s’arrête et il doute, sur le bord de la route. Et si ce raisonnement n’était que le symptôme de la volonté qui m’habite et qui me pousse à nourrir les espérances les plus folles pour assurer ma survie ? Et si les échecs, et si cette impression récurrente d’une inadéquation radicale entre mon être et le monde n’avaient rien d’autre à m’offrir que ce poids qui s’accumule sans cesse sur mes épaules et qui alourdit ma pensée ? Et si je n’étais qu’une machine à créer du sens (lire ici : de l’illusion), serait-ce simplement possible de cadenasser cette usine à chimères ?