Il me faut toujours lire un peu avant de me mettre à l’écriture, ce qui me place nécessairement dans la posture de la redite, de l’allusion, de la copie. Je crois que Montaigne avait raison de dire que nous ne faisons rien d’autre que de nous entre-gloser et de répéter à l’infini quelques idées qui ne subissent au fil du temps que d’infimes variations. Cette dernière idée est elle-même empruntée à Montaigne par un écrivain que j’admire et dont la force d’attraction est si imposante qu’il est pratiquement impossible pour ma pensée de s’en soustraire : Enrique Vila-Matas.
Répétez à haute voix : « L’originalité est une impression, une question de perception. Cette idée qui m’apparaît neuve, elle se trouve déjà dans un livre, c’est certain. Nous n’enfantons pas les idées, nous les accueillons en nous-même afin de permettre aux autres de les observer, un moment, à partir d’un nouveau point de vue. »
Je lis en ce moment son dernier bouquin, un journal volubile qui contient quelques notes accumulées ces dernières années. Je tombe sur une phrase que je trouve belle dans sa simplicité et qui me rejoint parce qu’il m’est souvent arrivé de penser la même chose.
« Je me souviens que, lorsque j’arrivais à me sentir optimiste, je soupçonnais l’optimisme d’être, lui aussi, une maladie. »
Je pense à mon tour que l’optimisme est sans doute une maladie de la pensée qui refuse d’envisager un état du monde où son existence serait compromise. Parce qu’il faut penser, quitte à penser n’importe quoi, non…? La marche de l’humanité, si elle est douloureuse, ne l’est que parce qu’il s’agit d’une ascension, moyennant quoi il faudrait être optimiste car seul l’optimiste peut espérer atteindre le sommet. Et là, il serait un peu facile d’évoquer Sisyphe, de se questionner quant à savoir s’il accomplit sa tâche avec le sourire. Et que signifierait ce sourire…? Et si le moment qu’il préférait entre tous était celui où la pierre dévale à toute allure l’autre versant de la montagne, inversant subitement les perspectives et laissant entrevoir l’idée que la chute radicale est plus grandiose que la laborieuse ascension ? Après tout, c’est le seul moment où il est libéré de sa charge.
Ces détours pour dire que j’ai beaucoup de mal à être optimiste et que, lorsqu’il m’arrive de l’être, cela me donne toujours l’impression d’avoir cédé à un penchant naturel plutôt que d’avoir réfléchi.
Je serai toujours triomphante, dit un jour la pensée, mais personne n’écoutait puisque nous étions tous très malades et occupés à creuser une tombe assez vaste pour contenir le monde.
En tournant légèrement la tête vers la gauche de mon bureau, je vois cette imposante brique rouge qui contient Le monde comme volonté et comme représentation et qui est peut-être la bible de la pensée pessimiste. J’envisage les prochaines semaines en me disant que ma pensée, forcément, devra cohabiter avec le pessimisme le plus féroce, et je souris en me rappelant qu’il s’agit là du cadeau d’anniversaire que m’a offert mon bon ami, parce qu’il sait qu’il faut être dur et exigeant envers les gens qui nous sont chers.