Il y a dans le discours commun des erreurs qui traînent depuis trop longtemps, et j’aimerais tenter de rectifier le tir à propos de l’une d’elles :
- Il ne faut pas boire pour oublier.
Voilà, la réflexion a quelque chose de bon enfant qui lui confère un aura de véridicité, mais elle est simplette et, pour le dire comme je le pense, franchement ennuyeuse. Je regrette, mais il existe des situations où l’oubli est salutaire, où l’ivresse est nécessaire, faute de quoi l’on se confond en pensées moroses jusqu’à la venue soudaine d’une pseudo crise cardiaque qui se révèle être l’incarnation physique d’une angoisse difficilement apprivoisable.
Tout commence dans la 84, tandis que l’on s’applique à lire et que deux passagers s’amusent bruyamment, trop bruyamment pour respecter la norme de notre société nocturne composée essentiellement de jeunes personnes trop vieilles, trop réactives pour accepter et apprécier les libertés que d’autres attrapent au vol. Parce que le bonheur est un gibier fuyant qu’il faut apprendre à saisir lorsque l’occasion se présente, des gens se sentent démunis lorsqu’ils constatent que d’autres sont capables de joie et d’ivresse, tandis qu’eux-mêmes s’enlisent dans la morosité de leur existence grise.
Ils sont quatre ou cinq jeunes idiots qui partagent à haute voix leur opinion quant au tapage de l’inconnu assis à l’avant avec une femme, cet homme qui ne fait aucun mal sinon que de parler un peu fort. De toute façon, ses propos sont inintelligibles. Pour comprendre ces monologues d’ivrogne, il faut une sensibilité dont visiblement peu de gens sont capables. J’y perçois une joie trop grande pour être vraie, et j’ai l’impression que le bout-en-train qui exacerbe maintenant sa bonne humeur pourrait aussi bien fondre en sanglots en descendant dans la rue. C’est pourquoi il faut traiter avec respect ces débordements.
- Ça prend ben un criss d’indien pour manquer de respect comme ça.
Vous avez bien lu, les amérindiens n’ont pas le droit de s’amuser, parce que des gens s’estiment suffisamment brillants pour décider qui, dans l’autobus à deux heure du matin, a le droit de s’oublier dans les bras pourtant accueillants de Dionysos.
Les gens montent et descendent, et peu de temps après je suis là, assis dans ma chambre à boire un scotch en écrivant ces lignes, maudissant cette détestable politesse, ce manque de courage qui a freiné mon envie, mon besoin de partager mon opinion avec ces juges imbéciles. Quelques invectives céliniennes auraient été de mise. J’aurais voulu les briser à force de mots…! Argh…! Bande d’avortons…!
Bien que je sois un homme d’un naturel pacifique, il m’arrive de constater l’immense potentiel de ma rage, et je frémis devant le vaste éventail des possibles qui s’offrent à moi en pareilles occasions. Parce que l’homme est un monstre et que je suis un homme, je ne peux qu’arriver au dernier terme de ce raisonnement implacable et constater que, moi aussi, je suis un monstre. Un monstre de lâcheté, d’où la nécessité de boire pour oublier. Vivre dans un monde où les gens sont incapables de tolérer la misère dans sa forme la plus innocente, voilà où nous en sommes. Nous n’avons pas le droit de fuir, ni de nous oublier. Il faut se taire, vivre et mourir en silence, parce que le bruit de la vie débordante est une musique que personne ne veut plus entendre.