J’imagine un grand perroquet perché sur la plus haute tablette de ma bibliothèque. Sa tête est rouge et duveteuse, son corps est lumineux, aveuglant. Il se tient, noble et droit, sur mon édition racornie des contes de Voltaire, les serres plantées dans la couverture. Je me rappelle la lecture de ces contes ; dans le tramway, sur les terrasses, dans mon lit, à ma table de travail. Si longuement que la jaquette était ramollie par la moiteur de mes mains de lecteur enthousiaste. J’aime beaucoup Voltaire, j’apprécie sa fougue, son insolence. C’est pourquoi j’ai été déçu de lire les passages de La confession d’un enfant du siècle où Voltaire est malmené avec bien peu d’élégance. Mais bon… après tout, je ne crois pas que le coup ait porté.
J’imagine mon grand perroquet qui me fait la leçon. C’est lui qui dicte ce que je dois répéter, et je trouve cela beaucoup plus amusant que d’avoir à lui apprendre des niaiseries. Lui, au contraire, est très sérieux et me cite de grands penseurs qu’il a rencontré au fil de sa longue existence.
- L’action est la soeur du rêve.
Qui a dit ça ? Je ne me souviens plus. Mon grand perroquet est fâché et répète sans cesse que l’action est la soeur du rêve en me menaçant avec son bec pointu qui est assez dur pour casser une noix de coco. Je l’ai surpris à l’ouvrage, un matin, et j’ai pensé qu’il pourrait perforer sans difficulté ma boîte crânienne, si l’envie lui en prenait. Aspirer la molle substance de mes pensées, la boire sans difficulté jusqu’à ce que mes yeux se révulsent. Il a une voix tout à fait élégante, limpide ; une intonation de poète, ce qui fait de lui un maître imposant, un maître que l’on ne veut pas décevoir.
J’imagine mon grand perroquet qui me picore le torse, arrachant patiemment de petits morceaux de peau afin d’écrire sur mon corps ces sentences que ma tête oublie. Parce qu’il faut vivre sa pensée, dit-il souvent. Je pense que si mon perroquet est tellement versé dans la littérature et la philosophie, c’est parce qu’il ne peut plus voler. Je crois en tout cas que, si je pouvais voler, je ne passerais pas tant de temps assis à ma table de travail, le nez dans un livre, la tête ailleurs. Je crois que la pensée est une maladie d’oiseau blessé. Je crois que c’est par jalousie qu’un jour, j’ai taillé les ailes de mon grand perroquet pour m’assurer qu’il serait à jamais aussi bas que moi, près de moi. Et je crois que c’est par cruauté, par esprit de vengeance que mon grand perroquet, jour après jour, me harcèle avec des pensées dont je ne sais que faire.