Archive pour septembre, 2009

L’importance

10 septembre 2009

Ces temps-ci, l’air est bon et je suis motivé comme jamais à faire du jogging. J’enfile une camisole noire qui me donne un air de gars habitué, même si en réalité j’en suis à mes premières expériences. Aussi, je ne me permets pas encore le bandeau, qui m’apparaît être un accessoire de champion… La plupart d’entre nous avons l’air si insignifiants avec un bandeau ! Je crois qu’il ne sied qu’à de rares et nobles élus. En fait, ils ont l’air tout aussi débiles que nous, mais d’un débile naturel qui fait en sorte qu’on l’accepte sans sursauter. Bon… J’ai remarqué également que plusieurs personnes avaient tendances à laisser balloter leurs mains mollement de chaque côté de leur torse lorsqu’ils courent. Si j’ai bien compris, c’est une technique de joggeur expérimenté. Il semble que cette technique permette de concentrer l’énergie dans le mouvement des jambes, les bras devenant deux appendices amorphes dans lesquels le sang, momentanément, ne circule plus. Concrètement, ça ressemble à de petits bras risibles de tyrannosaure, mais en fait, c’est le summum de la capacité d’adaptation de notre espèce. Bravo l’humanité ! D’ailleurs, lorsque je cours très longtemps, j’ai une vague impression de grandiose. Je crois que c’est une tare cervicale que beaucoup de gens partagent avec moi. Celle-ci résulte en une croyance délirante en l’importance des actions qui sont accomplies par la personne atteinte ainsi que par les gens de son milieu et, plus globalement, par l’humanité entière. Je cours, je fais un effort grandiose et ma sueur, je ne la répands pas en vain, mais pour la gloire de mes pairs ! Je suis capable de dépense et de sacrifice ! Ce que nous faisons est important, voilà ce que notre cerveau sécrète en secret. En réalité, je crois que peu d’actions sont importantes dans la mesure où nos moindres gestes peuvent être ravalés en un coup de gueule du sort. La vie n’est pas cruelle, elle est dépensière ! Il faut se rentrer dans la caboche que la vie n’est pas cruelle, qu’elle n’appelle non pas notre indignation, mais notre admiration devant l’énergie qu’elle déploie pour se perpétrer.

Ça me fait penser à Michael Brecker et à mon professeur d’éducation physique du CEGEP. Deux grands dépensiers qui ne se souciaient pas de leur petite monnaie. Les deux sont morts dans la passion, comme seuls les grands savent le faire. Le professeur d’éducation physique était non seulement un homme en grande santé, il était également passé maître dans l’art oratoire, notamment dans les grands discours apologétiques. Comme il savait illustrer la gloire du corps par de grandes tirades, elles-mêmes soutenues par ses muscles tendus ! Il ressemblait vaguement à Monsieur Net et ne cessait de nous répéter l’importance de garder la forme.

- Regardez-moi ! Je suis dans la cinquantaine et j’ai gardé la santé et la force de mes jeunes années ! Je vais vivre vieux et en santé ! Il n’y a rien de plus important que la santé, vous allez vous en rendre compte un jour, croyez-moi.

C’est à peine s’il ne sortait pas le repentez-vous, car vous avez péché ! En y repensant, je ne sais plus si ses discours étaient risibles ou admirables. Mais le risible aussi est admirable ! Une chose est certaine, c’est qu’un matin, ce n’est pas lui qui nous attendait au gymnase, mais un jeune remplaçant.

- Je vais remplacer Monsieur Net jusqu’à la fin de l’année. Il a fait un ACV cette semaine… il est plongé dans un coma profond depuis ce temps-là… Il ne risque pas de revenir.

Voilà l’ironie dont la vie est capable !

Michael Brecker, dont j’écoute la musique en me remémorant ces événements de ma jeunesse, est lui aussi mort d’une manière tragique, il y a deux ans, d’un cancer de la moelle.  Au sommet de son art, il avait enregistré plusieurs albums mémorables lors des dernières années, et il devait maintenant tout arrêter. Avant de mourir, il a fait un dernier album, intitulé Pilgrimage, avec de grands musiciens jazz de notre époque, qui étaient aussi ses grands amis. Je vous jure, c’est tellement déchirant d’entendre ses solos larmoyants ! Quel tragique ! Quelle belle manière de mourir ! Il savait très bien qu’il allait crever, que c’était la dernière trace qu’il laissait de son passage sur Terre, du moins en tant que musicien.

Le dernier solo, en toute lucidité.

N’est-ce pas beau ? L’accompagnement des musiciens est empreint d’une retenue remarquable… Ils laissent à Brecker suffisamment d’espace pour s’exprimer, l’espace infini dont a besoin un grand de son espèce pour mourir.