— La mort d’un soubresaut (II) : la dernière lettre —

by Simon Brousseau

Chère, très chère Hortense,

Au moment où je t’écris ces lignes, je suis sur le bout du quai du navire, de ce beau navire dans lequel j’ai embarqué dimanche dernier, après t’avoir serré dans mes bras. Je t’ai fait de la peine, je sais, tu pleurais, j’ai goûté tes larmes sur ta joue avant de me retourner et de monter sur la passerelle. Mais tu souriais, aussi, n’est-ce pas? En t’envoyant la main, moi sur le bateau, toi sur le quai, j’ai vu ton sourire parfait, et le pourpre de tes joues, et c’est ce souvenir de toi que je conserve, que j’emporte avec moi. Et ici, j’ai tout le temps qu’il faut pour me rappeler ton visage, ce qui me fait apprécier encore davantage la lenteur du voyage. Oui, tu le sais, j’aime dire que je fais partie de la race des voyageurs les plus lents, depuis que j’ai lu ce livre que tu m’avais suggéré…

— Tu comprends, j’en suis certain, que je dois me rendre à Capri, que ce voyage est vital pour moi.

Ma belle Hortense, c’est avec un peu de regret que j’ai quitté le confort de la vie avec toi, mais c’est pour le mieux. Tu le sais. Tu sais à quel point je peinais à me tenir sur mes deux jambes, ces derniers temps. Et mon humeur massacrante, ma propension au suicide, tout cela m’était d’autant plus insupportable que je voyais bien l’effet que cela avait sur toi. Je me suis senti venimeux, oui, venimeux, et je ne supportais plus d’entacher, jour après jour, ta joie de vivre. Tu es faite pour le bonheur, et moi, je suis inapte.

— Je suis un hystérique gangréné, même si tu refuses de l’admettre. L’image, quant à moi, demeure parfaite.

Je regarde l’océan, il est calme, et ça me fait le plus grand bien. Hier soir, j’ai bu la bouteille de Scotch que tu m’as offert à mon départ, en regardant les étoiles. Elles semblent être ensemble, mais au fond elles sont seules, radicalement seules, perdues dans l’infini. C’est ce que j’ai pu conclure de mes observations. Je suis fébrile à l’idée d’écrire ce roman. Je dois écrire ce roman dans la Villa Malaparte, je suis prêt à tout pour y arriver. Tu te souviens, lorsqu’on a vu la Villa pour la première fois, dans le film de Godard? Celui où Bardot se montre le cul? Avec Fritz Lang? Depuis ce temps, la villa m’obsède. Pourquoi est-elle là, rouge, défraîchie, dans sa posture improbable, inaccessible, sur la falaise? Et pourquoi y a-t-il précisément 99 marches, entre la côte et la villa? Ça m’obsède, Hortense. Ça me rend complètement fou. Mais n’est-ce pas l’endroit idéal pour revivre? Pour écrire mon roman? Plus je m’approche du vieux continent, et plus j’y crois. J’ai la nette impression de me rapprocher de mon destin. Et quand j’aurai accompli ce que je dois accomplir, alors nous pourrons être heureux.

— Et je te prendrai dans mes bras et nous pleurerons tous les deux de joie.

Mais je dois d’abord me rendre à Naples. C’est là que je rencontrerai Niccolo Rositani, et j’ai bon espoir de le convaincre. Il n’aura pas d’autre choix que d’accepter ma proposition. Savais-tu que les Napolitains disent souvent Vedi Napoli e poi muori? Vois Naples et puis meurs, oui, c’est exactement ce qu’ils disent, tant ils sont fiers de leur ville, de sa beauté, de son histoire, de sa force de caractère.

— Mais rassure-toi, ma belle, je ne m’en vais pas à Naples pour mourir, mais à Capri pour renaître.

Je t’écrirai dès mon arrivée à Naples, et je joindrai tel que promis une photographie du Vésuve à la lettre,

Mon esprit t’accompagne, malgré la distance,

Simon xxx

— À SUIVRE —

LA MORT D’UN SOUBRESAUT (I)

LA MORT D’UN SOUBRESAUT (III)

LA MORT D’UN SOUBRESAUT (IV)