Drama King
by Simon Brousseau
On proposait la semaine dernière que le blogueur était peut-être, parfois, un héautontimorouménos.
On prend ça avec un grain de sel, je vous en prie.
J’ai toujours été réticent à faire du méta ici. Vous pouvez fouiller dans les archives, il n’y en a pas beaucoup. Je trouve ça facile. Comme tentation, je veux dire. Évidemment, en bloguant, on se pose la question du blogue. Moi aussi, j’ai mes petites théories. Je préfère essayer de les mettre en pratique, sans me justifier. Là, comme ce blogue est mort — je ne l’annonce pas, c’est fait depuis longtemps — je me permets une petite séance d’autopsie. Après, ça va se passer ailleurs. Ou autrement. La vie des autres ?
J’ai été si préoccupé par mon cul que je croyais que l’ipséité était un onguent pour les hémorroïdes.
La vie des autres.
Avant c’était plutôt l’avis des autres.
…
Et là, vous pensez quoi ? Est-ce que je fake ? Est-ce que je suis sincère ?
Quand j’étais encore capable d’écrire ici, je pensais frivolité, mise en scène de l’échec. Au fond, j’ai peut-être été plus cynique que je ne le croyais. Par un raisonnement retors, j’accordais de la valeur à mes niaiseries, et j’avais le culot de garder ouverte une porte de sortie, celle de la frivolité.
C’est sans importance.
J’ai écrit ça vite, tsé.
Tu vois l’genre.
J’admire les blogueurs qui écrivent le quotidien avec authenticité, avec sincérité, et qui évitent les écueils de la mise en scène de soi. C’est rare et c’est précieux. Pour ma part, j’ai préféré prendre le parti du mensonge. Pendant un temps ça m’a paru intéressant de faire semblant d’avoir ramassé un oiseau mort sur le bord du trottoir. D’inventer des rencontres avec des femmes fatales ou des ratés. Quand je me posais la question de la nécessité, je me disais qu’au pire du pire, il restait le travail sur le style. Des exercices, c’est tout. Écrire des dialogues en tentant de restituer le dynamisme de la parole des gens que je côtoie.
Confession douloureuse : j’ai toujours eu un rapport thérapeutique à l’écriture. Si je veux écrire pour vrai, il faut que je m’éloigne de ça. Avec moi, ça ne marche tout simplement pas. Cette relation médicale, la recherche de la santé, est devenue avec le temps une façon de justifier mon égoïsme.
Effet optique, le nombril gros comme un maelstrom. Perdu dedans. Étouffé par toute la mousse accumulée.
Complaisance #1 : aimer certaines tournures à un tel point qu’on en vient à se crisser du sujet. Posture d’esthète.
Complaisance #2 : aimer la complexité d’un rapport au monde tourmenté, la profondeur du noyé, et mépriser les patineurs qui glissent sur la fine pellicule de l’existence.
Complaisance #3 : être si convaincu du bien-fondé du pessimisme que ça devient du militantisme, et les optimistes, des ennemis.
***
À GO, on part à rire !
1-2-3…

“J’admire les blogueurs qui écrivent le quotidien avec authenticité, avec sincérité, et qui évitent les écueils de la mise en scène de soi. ”
Euh, c’est possible ça? J’en connais pas…
Patty,
Je ne parle pas d’éviter la mise en scène de soi, mais bien les écueils de cette pratique : nombrilisme, solipsisme. Ce que j’admire, c’est quand la représentation devient un moyen de confronter le lecteur à l’altérité, quand il y a un mouvement vers l’extérieur. En fait, là, c’est plutôt fréquent. Disons que j’opposais moyen et fin.
aaaaahhhh! Je comprends…
Je suis tellement crypto-bozzo…
C’était pas clair !
Non! C’est moi la crypto-bozette/qui vit sur une autre planète/avec des grosse bobettes/et une petit bavette…etc.
Pouhahahahaha !!!
Quand on marche sur un fil, quand on plonge les yeux ouverts, c’est normal — même sain — d’avoir peur de la commotion cérébrale. Écrire est ardu, c’est difficile, c’est chiant; c’est aussi étourdissant, enivrant et jouissif.
Si la communauté s’éveille dans notre relation à l’autre, créer reste fondamentalement égoïste. La mise en lumière d’un seul et unique rapport au monde. Et, en même temps, c’est une perche tendue vers l’inconnu, un appel lancé à pleins poumons.
Bon… à travers toutes ces généralités joliment tournées, voici peut-être ce que je cherche à dire : caresser sa propre souffrance est certes un exercice qui confine à l’étroitesse, mais c’est aussi le point de départ, pour ceux qui te lisent, d’un mouvement d’empathie.
La question que je pose, au final, est la suivante : en poussant dans sa création vers l’extérieur, l’auteur ne risque-t-il pas d’imposer au lecteur une compréhension de lui-même dans laquelle il ne se reconnaît pas, alors qu’en écrivant sur soi, c’est plutôt l’auteur qui enjoint le lecteur à sortir de lui-même pour aller à la rencontre de son Autre?
Rosemarie,
Je pense que l’auteur risque beaucoup dans les deux cas. À preuve, beaucoup se cassent les dents à investir l’une ou l’autre voie. Et inversement, on connait de grands textes du JE (Miller, Céline, Mailer, Bernhard, etc.) comme de grands textes de l’altérité. Je veux dire, oui, le risque que ça sonne fake est énorme, mais quand ça fonctionne, comme avec Flaubert, Dosto, D.F. Wallace, DeLillo, etc, et ben le résultat est grandiose.
C’est aussi une question de propension, dans mon cas. Ça me semble tellement naturel, tellement évident d’écrire à partir de moi. ÇA me sort par le nez (lol). Au fond, pas besoin de grand justificatif : je m’intéresse à l’autre, je cherche à le comprendre (c’est une chose) et peut-être éventuellement à l’écrire (woupelaï). C’est un projet comme un autre. Peut-être aussi que je m’écoeure un peu à force de brasser ma vieille soupe d’idées.
Cher Simon,
Je fais peut-être partie de ces optimistes que rien n’arrête (OK, oui, j’en fais certainement partie), mais la crainte que je ressens en lisant ta descente intérieure / réflexion méta, c’est que, aveuglé par les failles de ta propre démarche, tu finisses par perdre le fil de ta créativité. Bien entendu, je t’encourage à explorer d’autres avenues que la démarche qui a animé tes écrits passés, mais prend garde de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain (brrr… cette image me fait toujours frissonner).
Je m’explique: ayant lu nombre de romans, les ayant analysés dans tous les sens, je n’ai jamais trouvé l’oeuvre parfait, idéale, qui voyage à la fois vers l’intérieur et l’extérieur. Pourtant, je suis souvent éblouie par leur qualité, leur habileté à me laisser une empreinte indélébile. La beauté ne réside pas dans l’atteinte de la perfection, mais plutôt dans la capacité à faire ressentir, émouvoir. L’Art est reconnaissable, il résonne.
Bref, oui, vas-y, révolutionne-toi, mais respecte tes vieilles obsessions, elles t’ont formé et t’ont donné envie d’aller ailleurs.
(OK, fin du pep talk…)
Un héautontimorouménos a parlé..
C’est ça qui est ça.
D’autres l’ont entendu.